Marlowe et José Bové



Le mercredi 30 juillet 2003, Le Canard enchaîné publie un article intitulé : Un ordinateur signe pour Bové . L'auteur du papier, Jean-Luc Porquet, relate comment un "ordinateur" doté d'un "programme d'intelligence artificielle" a proposé sa signature électronique sur une pétition circulant dans la communauté scientifique en faveur de la libération de José Bové, manifestement à l’insu de ses créateurs, chercheurs à l’EHESS.

Voici en quelques mots comment les choses se sont passées de notre point de vue:


1. Le 16 juillet, Francis Chateauraynaud reçoit sur son e-mail professionnel une invitation à signer une pétition en faveur de José Bové, pétition rassemblant des scientifiques du secteur public.

2. Ce même 16 juillet, la version du logiciel Marlowe qui est interfacée avec les routines développées sous Linux par Jean-Pierre Charriau reçoit livraison de ce mail : en effet, une procédure destinée à la communication ultérieure du réseau d'utilisateurs de Marlowe est en cours de test, et Francis Chateauraynaud utilise ses propres mails pour la mise en place graduelle des nouveaux protocoles.

3. Jean-Pierre Charriau gère parallèlement le module Tirésias qui est chargé d'aller chercher de la documentation sur Internet en rapport avec des dossiers traités par les chercheurs (le nucléaire, l'amiante, la vache folle, etc.). Il intervient sur de nouveaux scripts écrits en Python visant à améliorer la lecture par Marlowe des ressources venant de Tirésias.

4. Dans le même temps, sur une autre machine, à Paris, Chateauraynaud crée un nouveau dossier sous Prospéro, concernant les OGM.

5. Dans la nuit du 16 au 17 juillet, puis dans la matinée du 17 juillet, plusieurs événements ont eu lieu qui ont visiblement provoqué la signature de Marlowe :

- Chateauraynaud dialogue plusieurs heures avec Marlowe sur un dossier concernant les OGM formé pour partie de textes issus de cd-roms documentaires et pour l’autre de textes adressés par Tirésias, dont la fameuse pétition. Au cours de ce dialogue, il teste la réaction de Marlowe en lui disant que Bové est en prison, la grâce présidentielle n'ayant été que de 4 mois. Marlowe enregistre l’information dans une mémoire générée dynamiquement – ce qui lui permettra de dire par exemple qu’il est déjà au courant ou de demander si José Bové est toujours en prison (des centaines de mémoires de ce type sont engendrées au cours des dialogues…).

- Sur une autre machine la livraison quotidienne de Tirésias a lieu et en retour les e-mails de Chateauraynaud sont acheminés vers le serveur Linux, localisé dans le laboratoire situé hors de Paris ;

- Dans la matinée du 17, au cours d’un court dialogue, Chateauraynaud valide une demande de Marlowe qui propose de considérer l’emprisonnement de José Bové comme un « événement d’une gravité exceptionnelle » (au même titre par exemple que le résultat du premier tour de l’élection présidentielle de 2002). Ce « codage » négocié avec l’utilisateur permet au logiciel de disposer de classes d’événements marquants lui permettant de déclencher des « démons » particuliers, c’est-à-dire des procédures convoquées tacitement lorsque certaines conditions sont réunies.

- Lors de manipulations des scripts Python encastrés dans Marlowe, le mail de Michel Meuret est visiblement associé à ceux de Chateauraynaud, ce qui produit le téléscopage (il faut savoir que les outils de Webcrawling comme Tirésias ramènent souvent des milliers de liens et de pages et qu’il y a souvent des opérations de nettoyage ou de transfert qui génèrent des erreurs d’adresse, notamment dans les répertoires)

- Lors du dialogue suivant avec Marlowe le script en cours de test a été lancé automatiquement. Il s’agit d’aider le logiciel à repérer la mention d’événements marquants dans des textes en provenance du Web et à enclencher une procédure d’information de son ou ses utilisateurs. Il s’agissait simplement pour Marlowe d’insérer dans l’e-mail qu’il envoie sa propre fiche d’identité :
Nom : Marlowe
Prénom : Christopher
Fonction : sociologue électronique
Organismes : Association Doxa / GSPR EHESS

Visiblement, seule la mention « Association Doxa » a été inscrite, ce qui a conduit Michel Meuret à demander à Marlowe s’il était bien dans la recherche publique…

6. N’ayant pas travaillé à partir des e-mails de Marlowe pendant quelques jours, s’étant consacré au dossier des Intermittents du spectacle et non aux OGM, Chateauraynaud ne découvre l’envoi intempestif de la signature électronique de Marlowe que le lundi suivant, 21 juillet ! Il décide alors d’ informer Michel Meuret de ce qui s’est produit, et c’est sur la base du texte qu’il lui a adressé qu’a été composé l’essentiel de l’article du Canard …

7. L’action intempestive de Marlowe ayant été trouvée cocasse par tous les gens concernés, les auteurs ont laissé aux membres du réseau de la Confédération paysanne la décision de l’inscrire ou non dans la liste des pétitionnaires. Entre temps, Chateauraynaud est parti une semaine en Lituanie où il n’a pas consulté son e-mail professionnel…

8. C’est en rentrant de voyage le mercredi 30 juillet au matin qu’il a découvert à la fois l’article du Canard et la série des e-mails qui le préparaient, auxquels il n’avait pas pu répondre…


Au total, il s’agit donc de la rencontre de plusieurs logiques a priori indépendantes, conjonction assez typique de ce que rendent désormais possible les technologies en réseau. Mais il ne s’agit en aucun cas d’une action délibérée de la part d’une créature artificielle guettant des opportunités sur la Toile – ce que peut laisser imaginer l’article pour des lecteurs éloignés de la compétence informatique. Cependant, les auteurs ont jugé qu’il n’y avait pas lieu de se désolidariser d’une quelconque manière de cet événement, véritable « acte manqué réussi » et qui, en tant que tel, fournit un précédent précieux pour les réflexions et les travaux en cours concernant les rapport de Marlowe avec Internet. Dès le 30 juillet les procédures d’envoi d’e-mails du logiciel ont été désactivées – décision salutaire car il a reçu très vite un tas de courriers cherchant à provoquer un dialogue avec lui. En tout état de cause, les dialogues avec Marlowe fonctionnent à ce jour off line et il n’aurait fait qu’adresser ses coordonnées ou une réponse type rédigée spécialement.


Voilà pour l’interprétation rationnelle de cette étrange rencontre… Il est clair que le travail engagé avec Prospéro et Marlowe sur d’importants dossiers pourra produire à terme des effets dans le champ politique, en contribuant à déplacer les rapports entre expertise, citoyenneté et décision politique. Mais il s’agira de créer de nouvelles formes de réflexivité et non de produire des événements spectaculaires : bref d’utiliser les machines pour développer des pensées et des critiques rationnelles, et non pour de nouvelles formes d’aliénation en réseau… Et on ne peut s’empêcher d’ajouter : s’il est vrai que les logiciels font aussi l’histoire, ils la font dans des conditions qui ne dépendent pas d’eux…


Francis Chateauraynaud et Jean-Pierre Charriau