Concepts et méthodes pour l'analyse de dossiers complexes
(2002-2003)
Compte-rendu
Francis Chateauraynaud, maître de conférences
Didier Torny, chargé de recherche (INRA)
Après un retour critique sur les travaux informatiques menés depuis plusieurs années, on a insisté sur les conditions d’une intégration réussie entre quatre entités logicielles ayant chacune une fonction cognitive différente pour l’appréhension des dossiers complexes : Prospéro, instrument de structuration des connaissances sur des corpus de textes ; Marlowe, enquêteur virtuel doté d’une forte capacité réflexive ; Tirésias, explorateur de sources sur Internet ; Chéloné, bibliothèque d’affaires et de controverses, orientée vers un espace de travail coopératif sur les outils et les catégories. Au-delà des aspects instrumentaux, on a cherché à déterminer les différents espaces de variations dont ont besoin les chercheurs en sciences humaines pour construire et traiter leurs objets. Les controverses et les affaires apparaissent en effet comme des cas particuliers dans lesquels les auteurs-acteurs produisent eux-mêmes les espaces de variations pertinents. On a ainsi identifié toute une gamme de pratiques allant des études qui se calent sur les espaces de variations produits par la dynamique d’un même dossier, à celles qui élaborent leurs corpus à partir de critères déterminés par un modèle externe. Les compromis entre les différentes stratégies posent des problèmes épistémologiques particuliers que l’on a examinés en terme de « prises de l’interprétation », solution qui permet de surmonter l’opposition entre le « modèle » et le « récit ». Les mêmes algorithmes ou catégories d’analyse changent radicalement de sens selon la façon dont est composé un corpus. Dans cet esprit, une séance a été animée par Bernard Gomel à partir de l’examen minutieux des tensions épistémiques qui habitent les différents usages de l’analyse factorielle. D’autre part, Béatrice Madiot et Romuald Normand ont présenté des usages opposés des techniques développées dans le logiciel Prospéro : la première étudie une liste de discussion liée au monde des musiques improvisées (sans intervenir dans la constitution de la liste), alors que le second intègre le logiciel dans une panoplie visant à réduire l’écart entre statistiques et monographies dans la sociologie des établissements scolaires.
Par ailleurs, des séances ont été consacrées à une étude collective, menée pour le département STIC du CNRS, sur le thème « Internet à l’épreuve de la critique ». Christophe Lejeune a décrit les formes particulières de la critique dans les communautés virtuelles ; Didier Torny s’est interrogé sur les rapports entre les outils de traçabilité informatique et les procédures de défense des libertés ; Marie-Christine Bureau a abordé la question des « logiciels libres », et des tensions entre propriété intellectuelle et création sur Internet ; Patrick Trabal a examiné la façon dont les hackers tentent de justifier leurs actions ; enfin, Francis Chateauraynaud s’est intéressé au traitement des rumeurs, canulars et autres fausses informations en circulation sur la Toile. L’ensemble de ces réflexions font apparaître l’importance, dans le monde créé par les technologies de l’information et de la communication, des formes de recoupement avec le monde sensible, dont la tangibilité est littéralement éprouvée par les acteurs lorsqu’ils cherchent à résoudre leurs difficultés pratiques, protéger leurs activités, ou ancrer leurs jugements et leurs critiques.
Trois chercheurs extérieurs sont venus présenter leurs travaux : Yves Jeanneret a exposé sa sémiologie critique des technologies de l’information ; Dominique Maingueneau a présenté les travaux récents en matière d’analyse du discours, en prenant pour exemple l’étude de rapports de thèse ; enfin, Jérôme Dokic a développé sa conception de la « représentation située » comme voie de sortie du paradigme de la « cognition située », particulièrement frayé en sociologie depuis le début des années 1990.
Enfin, le 12 juin 2003, le séminaire s’est transporté dans la salle de conférence de l’Etablissement Public de Santé Maison-Blanche (Paris XXème) à l’occasion d’une performance du logiciel Marlowe : ce dernier a été interrogé par un jury (Bernard Conein, Nicolas Dodier, Alain François, Pascale Garnier et Bernard Reber), devant un public de 70 personnes. L’épreuve, qui a fait clairement apparaître les forces et les faiblesses de cet « interlocuteur virtuel », a été suivie d’un débat. On trouve des traces de cet événement sur ce site…
Dernière modification : Oct 27, 2003 1:14 pm
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