Pragmatiques de la complexité

 

Modèles sociologiques pour l’analyse des processus de mobilisation

 

 

 

 

Francis Chateauraynaud

 

 

 

Projet d’enseignement et de recherche

 

 

 

Candidature à un poste de directeur d’études

à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales

 

 


 

 

Paris, le 1er juin 2004

 

 

 


 

 

 

Dans un projet antérieur, je proposais de développer une sociologie des causes internationales à partir de l’étude des alertes et des mobilisations collectives. Ce projet m’apparaissait comme la suite logique d’une longue série de travaux qui m’avaient conduit des disputes très ancrées dans des situations et des milieux, comme les affaires de faute professionnelle, jusqu’aux grands dossiers marqués par des déplacements et des changements d’échelle permanents, comme le dossier nucléaire. Ces dernières années, mes recherches ont été marquées par un intérêt accru pour les modèles et les outils informatiques utilisables en sociologie pour décrire et analyser des dossiers complexes, livrés aux joutes interprétatives, auxquelles participent souvent les chercheurs eux-mêmes. Dans cette nouvelle proposition de direction d’études, j’explore les voies qui s’offrent à la sociologie contemporaine pour cadrer les descriptions et  les interprétations, en présentant une alliance entre une « pragmatique de la complexité » [1] et une « socio-informatique » [2]. Mais pour en rendre intelligibles les enjeux, il me faut d’abord reprendre, en le démêlant quelque peu, le fil des épisodes précédents…

 

 

Les prises de l’action et du jugement

 

 

Dans les années 1980, l’idée s’est imposée, en sociologie, qu’il fallait se rapprocher des modalités pratiques de l’action afin de rompre avec les grands systèmes antérieurs et ne pas imputer aux acteurs des motifs ou des causes qui leur étaient étrangers [3]. J’ai participé à ce mouvement en décrivant des disputes de la vie quotidienne, des conflits du travail fortement personnalisés ou des litiges sur les qualités des objets les plus divers [4]. Le matériel étudié pouvait accréditer l’idée que l’analyse visait le seul niveau des situations, et qu’elle relevait de la microsociologie. Or, sous la double influence des travaux de Bruno Latour et de Luc Boltanski, il était aussi question de “ réseaux ” ou de “ formes de totalisation ”, de la capacité des protagonistes à mobiliser des “ ressources hétérogènes ” ou à “ monter en généralité ” [5]. Pour faire tenir ensemble les deux niveaux théoriques, celui de l’agencement des situations, et celui des configurations globales, plusieurs voies étaient possibles [6]. J’ai eu recours, pour ma part, à la notion de prise, entendue comme médiation entre des actes de perception, effectués au contact des personnes et des choses, et des représentations, mobilisées dans des argumentations ou des récits, et orientées vers des arènes publiques [7]. C’est dans la poursuite de cette sociologie des prises qu’ont été développées les recherches sur les alertes : il s’agissait d’étudier des cas de perte ou d’absence de prise poussant des personnes à se tourner, face à un danger ou un risque, vers une puissance d’action. Lorsqu’ils lancent une alerte, les acteurs mettent moins à l’épreuve les formes de justification que les capacités d’action dont ils créditent les autres. Une alerte interpelle des instances supposées avoir prise sur le futur, mais elle crée des contraintes différentes selon les dispositifs dans lesquels elle est mise à l’épreuve, c'est-à-dire prise en compte, qualifiée, discutée ou gérée. La figure la plus frayée de basculement de l’alerte dans une arène publique est celle de l’ouverture d’un débat ou d’une controverse [8]. Pour comprendre ce que produit ce changement de régime, il faut introduire un chaînon important : celui d’une sociologie de la preuve et de l’argumentation.

 

 

Epreuves de tangibilité

 

 

Pour trouver une position juste, au delà de l’opposition classique entre positivisme et constructivisme, j’ai reconsidéré la question des preuves en terme de tangibilité [9]. Il s’agit de prendre au sérieux les opérations effectuées par les protagonistes pour rendre tangibles des phénomènes, en permettant aux autres d’en vérifier ou d’en éprouver l’existence, et de sortir ainsi du cercle des interprétations. Les formes de preuve et d’attestation sont décisives dans un cadre d’analyse des disputes, puisqu’elles rendent possible une clôture, un arrêt, et marquent les moments de vérité auxquels ne peuvent se soustraire les protagonistes. Mais la question de ce qui arrête est complexe : en effet, s’y rend visible le type de principe de réalité privilégié par les acteurs.

 

On peut discerner quatre grandes formes d’arrêt des désaccords ou des conflits : l’intérêt bien compris – solution développée dans l’individualisme méthodologique mais aussi chez certains sociologues des sciences où, en dépit de l’importance accordée aux réseaux, les faits sont rapportés à des dispositifs d’intéressement [10] ; l’imposition de légitimité – forme d’autorité qui suppose que tous les protagonistes s’y soumettent et qui mêle force et légitimité [11] ; le bien supérieur commun – modalité d’accord privilégiée par la sociologie politique et morale [12]; enfin la tangibilité qui rend compte des basculements de l’incertitude ou du doute vers l’évidence partagée. Cette dernière figure ouvre un continuum entre les modes de preuve les plus outillés et les capacités perceptuelles développées dans le monde sensible. Car nos acteurs ont des corps et, s’ils ne croient pas toujours ce qu’ils voient ou ce qu’ils touchent, ils parviennent souvent à surmonter le fossé qui sépare perceptions et représentations via des expériences marquantes fonctionnant comme autant d’épreuves de vérité. Les paradigmes dominants ont tendance à réduire les formes d’arrêt à partir d’une seule : toute preuve peut être ainsi rapportée à un effet d’autorité, à la négociation d’intérêts, ou à la cohérence d’une représentation du juste. Or, l’analyse des controverses conduit à remettre en scène l’attestation en présence, ou, si l’on préfère, l’expérience du retour tangible. Si on leur retire cette faculté, les personnes ne sont plus en mesure de vérifier par elles-mêmes et d’attester de la factualité – et l’expérience ordinaire n’a plus qu’un rôle anecdotique. D’un point de vue pragmatique, il convient de traiter symétriquement les milieux, les dispositifs et les espaces de calcul sur lesquels s’appuient les acteurs pour élaborer les preuves dont ils ont besoin. Autrement dit, on peut reconnaître une pluralité de modes d’administration des preuves sans tomber dans le “ relativisme cognitif ”, et traiter du même coup le positivisme et le constructivisme comme des figures auxquelles ont recours les acteurs eux-mêmes en contexte de polémique ou de controverse [13].

 

Après avoir étudié les formes de preuve dans des controverses scientifiques, des procès judiciaires ou des querelles de la vie quotidienne, je me suis intéressé à des cas posant de manière aiguë la question de la tangibilité : face au caractère imperceptible des phénomènes, sur quoi prendre appui pour se forger une conviction ? [14] L’autorité, la mémoire, le calcul, l’attente de résolutions futures, tous ces ressorts interviennent pour compenser l’impossibilité de produire une preuve directe. Mieux, ils permettent d’en faire l’économie, de faire comme si – par exemple de faire comme si l’absence de victime authentifiée suffisait à garantir l’innocuité d’un produit. Mais, comme l’ont montré de multiples crises à répétition, comme celles de la « vache folle », de telles approximations exposent les protagonistes à des rebondissements, au retour de l’épreuve de réalité pour un temps refoulée. Ce faisant, pour comprendre ce qui permet aux acteurs de fonder leurs interventions en l’absence de preuve tangible, il faut trouver un statut à ce qui fait office de “ sens commun ” [15]. Pour rendre compte de la manière dont les personnes lient leurs expériences et leurs jugements, leurs modes de présence au monde et leurs argumentations, j’ai alors mis l’accent sur la notion de vigilance.

 

 

En amont des disputes et des alertes : la vigilance

 

 

Pour être fondée, une alerte, mais aussi une critique ou une protestation, suppose une présence éveillée au monde. On peut caractériser celle-ci par un exercice aigu des facultés perceptuelles, prolongées si nécessaire par des instruments ou des métrologies, et un travail de rapprochement, un effort de mémoire, permettant la mise en série d’événements et de signes précurseurs, dont les potentialités sont reliées à un intérêt général ou un bien collectif. Entendue comme participation continue au cours des choses [16], cette vigilance primordiale engage, de surcroît, une redéfinition des ouvertures d’avenir, sans lesquelles il n’y a guère de raison d’agir puisque le poids du passé est tel que tout effort est vain et qu’il est déjà trop tard [17].

 

La plupart des alertes prennent forme au fil de longs processus qui associent des actes de vigilance continus et l’exploration de caractéristiques inattendues, mobilisant des capacités d’expertises hétérogènes. C’est pourquoi, on ne peut jamais rationaliser complètement, à partir de normes et de calculs à distance, un processus d’alerte. C’est seulement après coup que l’on peut projeter les événements dans un espace de calcul. La gestion des risques suppose en effet la mise en place d’un espace de calcul commun. On le voit clairement dans l’activité normative des instances, nationales ou internationales, qui cristallisent des conflits et des négociations sur les éléments à prendre en compte dans les calculs. Comment une série d’expériences peut-elle engendrer un nouvel espace de calcul ? [18] Le rapport entre expériences et calculs a été renversé par la multiplication des crises sanitaires, dont le traitement a changé depuis la reconnaissance internationale de l’épidémie de Sida au début des années 1980, et, en France, depuis les affaires de transfusion sanguine [19]. Au niveau local comme international, on ne peut plus dire aujourd’hui, sans s’exposer à la critique : “ d’après les calculs, le risque est négligeable ”. Il faut rendre compte de chaque cas, de chaque incertitude, écouter de multiples porte-parole [20]. C’est en ce sens que le principe de précaution, qui sert désormais de cadre aux protagonistes, peut être considéré comme un impératif d’action, en dépit de l’absence d’éléments tangibles d’un point de vue scientifique.

 

L’apparition de nouveaux dispositifs (agences sanitaires, outils de traçabilité, procédures d’expertise collective) s’est doublée d’une littérature considérable sur le principe de précaution, nouveau “ standard de jugement ” ou “ principe d’action ”, pour les uns, “ formule de rhétorique ”, ou “ parapluie politique ”, pour les autres, et dont l’inscription dans la Constitution via la Charte de l’environnement a suscité de vives polémiques, y compris au sein de la majorité parlementaire. Comment un tel niveau de raisonnement et de représentation peut-il correspondre aux contraintes pratiques des acteurs, à l’hétérogénéité de leurs milieux et aux modifications qui s’y déploient, parfois de manière silencieuse, et qui supposent, pour être révélées et prises en charge, l’engagement de personnes ou de groupes capables de convaincre et de mobiliser les instances adéquates ? Tout dépend des prises qu’offrent ou non les phénomènes à l’attention et au jugement dans la fréquentation régulière des milieux. On ne peut se donner des acteurs “ abstraits ”, sans milieu, sans mode d’engagement dans le monde. Chaque personne, chaque groupe, chaque organisation, développe des formes de vigilance liées à ses activités. La vigilance d’un chirurgien n’est pas celle d’un pilote de ligne, d’un agriculteur, d’un militant de Greenpeace ou d’un observateur de l’ONU. Mais toutes ces activités pointent sur un fond commun, sur un niveau primordial de présence, en prise avec le “ sens commun ”, lequel n’est pas un stock de représentations statiques ou intangibles, mais se modifie de manière continue. Du bon sens à la compétence la plus formelle, l’exercice de la vigilance permet aux personnes d’ajuster les prises rendues nécessaires par l’évolution des dispositifs et des milieux, et de sentir assez vite lorsqu’elles perdent prise sur un phénomène [21]. Au plan théorique, la prise en compte des actes de vigilance et de leurs effets sur les organisations et les représentations collectives suppose de maintenir une relation entre phénoménologie et analyse configurationnelle [22].

 

 

Pragmatique des transformations et expériences collectives de la durée

 

 

Quelles conditions doit réunir une démarche pragmatique pour appréhender des dossiers complexes, marqués par une temporalité longue et une mise en variation continue des jeux d’acteurs et d’arguments ? Ne risque-t-on pas de perdre le caractère situé des actions, puisque la pragmatique est généralement liée à l’idée de situation, directement observable et justiciable de descriptions circonstanciées ? Peut-on facilement relier pragmatique et longue série ? Les affaires et les controverses sont marquées par d’importantes variations d’échelle et de durée engendrées, au fil des épreuves, par les protagonistes. Caractérisés par de longues séries d’événements, des précédents, des périodes muettes ou des rebondissements, de tels objets m’ont orienté vers une “ sociologie pragmatique des transformations ”. Cette orientation réintroduit la question du changement social au cœur de la pragmatique. Il s’agit d’analyser de longs processus, faits d’alertes, de mobilisations collectives ou de procès, sans perdre de vue les ressorts de l’action et de l’argumentation en situation. Un dossier comme l’amiante, par exemple, a pu être appréhendé sur plus de trente ans, en regardant systématiquement les moments de crise, l’entrée en lice d’acteurs et de dispositifs, et les changements d’argumentations [23].

 

Dans le débat qui a animé les historiens au milieu des années 1990, Maurizio Gribaudi caractérisait la microanalyse comme l’hypothèse d’ “ un procès historique qui se déploie à travers des dynamiques mettant en jeu des configurations sociales complexes et qui sont non linéaires, et, à chaque moment, imprévisibles ” [24]. Selon lui, “ si un procès évolue de manière non prévisible, cela signifie que les facteurs qui ont favorisé la concrétisation d’une issue plutôt que d’une autre sont contextuels ; ils sont liés à la spécificité de choix et de dynamiques qui se sont actualisés dans un moment et dans un lieu particuliers. ” Si nous partageons l’idée d’incertitude, nos protagonistes nous contraignent à quitter la référence aux seuls contextes : car ils s’évertuent à mettre en rapport des épreuves passées et des épreuves futures, des configurations globales et des dispositifs, qui ne sont pas complètement redéfinis par chaque événement. Ce sont les acteurs qui déterminent les niveaux pertinents, font varier les échelles, relient ou non des milieux jusqu’alors séparés. Empiriquement, il faut regarder comment chaque épreuve intervient dans les transformations d’un dossier et s’intéresser aux temporalités dans lesquelles se situent les protagonistes. Quel est le temps que se donnent les acteurs et quel est le temps qui leur est offert ? Les formules temporelles utilisées par les personnes prennent un relief particulier si on les met en rapport avec de longues séries d’épreuves : « Il est urgent de… », « il est déjà trop tard », «après cet événement, tout a changé », « on n’observe pas de changement notable depuis … ». L’usage de ces formules indique un changement de régime, un basculement ou, plus généralement, une modification des relations entre expériences et jugements [25].

 

 


Les asymétries de prise

 

 

Le changement d’échelle et l’introduction de la durée m’ont conduit à réinterroger l’absence de figures du pouvoir dans les nouvelles sociologies. Le souci de rompre avec les machines critiques qui s’étaient imposées, avec le marxisme, le structuralisme ou la psychanalyse, a fait du “ pouvoir ” ou de la “ domination ” l’expression de figures de dénonciation ou d’élaborations interprétatives. Pourtant, dans tous les dossiers, l’idée de rapports de forces s’impose aux acteurs, en posant précisément la question du statut des arguments [26]. Pour réintroduire le pouvoir dans la sociologie pragmatique, j’ai eu recours à une nouvelle figure théorique : celle de l’empreneur. Ce personnage idéal-typique, dont la place peut-être occupée par une personne, un groupe, une institution, mêle des traits de l’entrepreneur, au sens de Max Weber, et de l’ensorceleur, au sens de Jeanne Favret. L’étude de cas liés au monde du travail, à la sphère politique ou encore aux activités sectaires, a permis de repérer les procédés utilisés pour construire des asymétries de prise durables et tenir les autres sous son emprise, tout en s’efforçant d’échapper à la critique et au procès [27]. L’empreneur a pour vocation d’obtenir des êtres placés sous son emprise des choses qu’ils ne produiraient pas en dehors de cette relation : du travail, de l’obéissance, de l’adhésion ou du sacrifice. Au départ le concept de prise était pensé avec l’idée de réciprocité : on avait prise sur quelqu’un ou quelque chose dans la mesure où il donnait prise en retour, en vertu d’un modèle élémentaire du don et du contre-don. Or, on peut prendre plus que l’on ne donne ou donner plus que l’on ne prend. Comment interviennent les échelles et la durée dans la formation de ces asymétries ? Comment se réalise concrètement l’instrumentalisation de l’autre et l’impossibilité pour celui-ci de rompre le cycle d’échange dans lequel il donne plus qu’il ne prend, la rupture étant interprétée d‘un côté comme de l’ordre de l’injustifiable et vécue, de l’autre, comme un acte de résistance ou l’expression d’une colère légitime ? Une des hypothèses consiste à lier la formation des asymétries de prise et l’exercice d’un impératif de justification : une entité réussit son emprise si elle parvient à faire peser sur l’autre une contrainte de justification. D’où l’enjeu des conflits sur l’élaboration des normes de jugement que l’on voit en œuvre dans les dossiers. Dès lors, les formes de protestation peuvent s’analyser comme autant de tentatives pour resymétriser les prises ou diminuer les asymétries. Plus l’asymétrie est forte, plus l’emprise porte durablement sur les éléments cruciaux de la vie quotidienne, prenant la forme d’une mainmise sur un territoire (selon l’ancien usage du mot emprise en droit), et plus le recours à la violence peut être envisagé comme inévitable. La plupart des conflits dans lesquels la communauté internationale est mobilisée, ou interpellée, se décrivent comme des problèmes d’emprise. On sait que les questions de droit ou de devoir d’ingérence et, symétriquement, d’autodétermination et de souveraineté, sont au cœur des polémiques et des négociations, notamment depuis la guerre de Bosnie.

 

 

Alertes et mobilisations à l’échelle internationale : la prolifération des « mauvais signes »

 

 

Le suivi des processus nous conduit à sortir du seul cadre national, ce qui pose des problèmes de description spécifiques. D’autant que la fin du XXème siècle aura été marquée par l’émergence de nouvelles figures critiques. Désormais banalisées sous les labels d’ “ anti-mondialisation ”, d’ « alter-mondialisme » ou de “ critique de la globalisation ”, elles s’imposent sur de nombreux dossiers. Depuis le sommet de Seattle en 1999, les formes de protestation se sont déployées en portant la critique radicale sur les lieux mêmes où se négocient les décisions politiques ou économiques concernant la planète. Cette internationalisation des affaires modifie les formes d’action collective. On observe une invention continue de techniques de protestation et de débordements [28]. C’est bien plus du côté des procédés et des modes d’organisation que se manifeste le changement qu’au niveau des rhétoriques, qui renouent avec la critique du capitalisme mondialisé [29]. De nombreux dossiers sont portés par des groupes critiques, de Greenpeace à Attac, en passant par de multiples coordinations émergentes, qui débordent largement ce qui avait été institué par le “ syndicalisme international ”. Parallèlement, on assiste à une prolifération des sources d’alerte et de risque, d’incertitude et de conflit : des maladies émergentes (Ebola, Sras, grippe aviaire) jusqu’à la guerre, en Irak ou ailleurs, les dossiers ne manquent pas. Face à ces phénomènes, on ne peut plus raisonner à partir de classifications préalables, garanties par des expertises établies une fois pour toutes : des virus, des produits chimiques, des hooligans, des algues folles, des intempéries, des actions terroristes, des réseaux informatiques, des médicaments, des activités de recherche, des sources de pollution… on assiste à une ronde incessante des objets de préoccupation qui croisent des enjeux scientifiques, économiques, politiques, juridiques, sanitaires, ou environnementaux. Le problème de la hiérarchisation des préoccupations a pris le pas sur celui du silence ou de l’oubli qui marquait la période antérieure. De nouvelles formes de « présences citoyennes », d’activisme et de mobilisations « alternatives » occupent la scène publique en modifiant les conditions du traitement des alertes et des conflits. De fait, la liste des médiations s’allonge : de nouveaux mouvements de protestation, de nouvelles formes de débat public (e.g. conférences de citoyens ou forums sociaux), Internet et la « société de l’information », tous ces éléments concourent à créer une configuration politique marquée par une tendance à la surenchère dans la communication dite de « crise ».

 

 

Enquête, pragmatique et complexité

 

 

La possibilité de réinterroger constamment les dossiers en fonction d’événements récents, de les mettre en commun dans des espaces coopératifs, et de discuter des outils d’analyse, est un enjeu décisif pour les sciences sociales. L’enquête sociologique doit désormais incorporer l’analyse des innombrables sites et forums de discussion développés par les acteurs. Une masse considérable d’informations étant déjà disponible, les modalités de l’enquête de terrain s’en trouvent profondément transformées. Il convient dès lors d’expliciter les apports respectifs de l’enquête numérique et de l’enquête de terrain. Pour répondre à ces contraintes, j’ai consacré une part importante de mes recherches au développement d’outils assurant des points d’appui descriptifs, et réflexifs, essentiels pour la poursuite des enquêtes. Telle que je la conçois, une enquête pragmatique doit surmonter le dilemme classique entre une orientation compréhensive vers les acteurs et une conception holiste des phénomènes sociaux. On doit comprendre, pour chaque individu, groupe ou institution, le jeu de contraintes et de ressources dont il dispose face à un problème donné et comment il peut le transformer. Mais on doit pouvoir, dans le même mouvement, prendre le point de vue du dossier ou d’une série de dossiers, afin de caractériser des configurations, des dispositifs et des milieux, et de mieux discerner les tendances globales.

 

L’accumulation de multiples dossiers conduit à rechercher les modélisations susceptibles de faire travailler de concert les propositions empiriques et les conjectures théoriques dont j’ai rappelé plus haut les principales orientations. De multiples chantiers sont déjà ouverts afin d’évaluer les différents algorithmes et méthodes de traitement de nos objets sociologiques. La formalisation des contraintes de l’action et du jugement dans des processus complexes peut ainsi conduire à un croisement de la pragmatique et d’une approche en terme de « complexité ». L’usage de cette notion mérite toutefois d’être précisé :

 

          La notion de dossier complexe vise des processus sur lesquels aucun acteur ne peut imposer d’interprétation univoque et définitive bien qu’ils puissent engendrer des objets et des représentations relativement stabilisés.

 

          Il y a toujours une incertitude sur le devenir d’un dossier, lequel peut rebondir à tout moment. On assiste à une alternance de moments de crise et de périodes muettes. Cette alternance s’organise sur fond d’un travail cognitif (études, expertises, modélisations) et politique (mobilisations, débats, démarches administratives ou judiciaires). Ce travail des acteurs reste invisible en l’absence de relais médiatique. Mais la crise peut aussi venir d’une incorporation des tensions ou des dommages, d’une accumulation d’affects et de percepts qui préparent les conditions d’une « explosion » et d’un passage à la violence – l’absence de travail politique ou pour le moins de vigilance collective pouvant se révéler dramatique.

 

          Des événements marquants, utilisés comme des précédents, servent de repères communs aux acteurs et leur permettent d’asseoir des prédictions ou des anticipations, un des objets des disputes étant précisément la détermination des ouvertures d’avenir : qu’est-ce qui est irrémédiable ? Sur quoi peut-on agir ? Quelles sont les conséquences des actions passées, présentes ou futures ?

 

          Faire la sociologie de ces dossiers consiste à étudier les changements d’échelles et de temporalités, les configurations socio-politiques, les acteurs et les arguments qui s’y expriment, en regardant comment ces derniers incorporent les productions scientifiques, et en particulier celles des sciences sociales.

 

Les formalismes développés pour les systèmes complexes sont assez peu utilisés par les chercheurs en sociologie [30]. Le décalage, si souvent constaté, entre des disciplines formalisatrices et des disciplines plus interprétatives, provient des logiques d’enquête qui s’imposent à ces dernières [31]. Le sociologue doit passer plus de temps à conquérir ses objets à travers des documentations et des terrains marqués par une prolifération de points de vue et de logiques d’acteurs, qu’à élaborer des modèles formels. Dans Le Raisonnement sociologique, Jean-Claude Passeron montre que la dimension historique des objets sociologiques rend problématique le recours à des langages formels [32]. La tension épistémique qu’il souligne peut cependant trouver une forme de résolution si l’on crée un espace cognitif intermédiaire entre la description de dossiers évolutifs et l’expression de propositions théoriques. Les travaux en cours visent ainsi à formuler les conditions épistémiques qu’il faut réunir pour modéliser les dynamiques des dossiers complexes. Comment contraindre les descriptions sociologiques et construire les bons espaces de variation i.e. des corpus susceptibles de descriptions intelligibles ? Quels types de modèles utiliser pour rendre compte de la complexité des processus sociaux ? Peut-on assumer à la fois le caractère interprétatif et historique de nos objets d’enquête et concevoir des modèles implémentables sous la forme d’outils informatisés ? [33]

 

Un autre niveau de préoccupation concerne la classe des objets sociologiques étudiés. La collection des cas étudiés s’organise autour de cinq classes principales : les alertes et les risques ; les controverses scientifiques ; les polémiques intellectuelles ; les affaires judiciaires ; les conflits sociaux et les crises politiques. Bien sûr, selon les ressorts et les visées des acteurs qui surgissent, le même dossier peut tour à tour passer d’une classe à l’autre. On a reproché à cette démarche le caractère hétéroclite de ses terrains d’études. Or la position que je défends est celle d’une exigence forte de comparaison, qui suppose un désenclavement des terrains d’enquête. La modélisation des dossiers complexes passe par la création d’espaces de variations. Si l’on veut sortir de la simple juxtaposition des monographies, on doit élaborer des concepts couvrant la diversité des dossiers marqués par de longues séries d’événements et de mobilisations (ou de démobilisations), et par des jeux d’acteurs et d’argumentations évolutifs, qui échappent aux outils standards de la sociologie [34]. Qu’il s’agisse du dossier de l’amiante, du prion ou du nucléaire, du changement climatique, du rôle des pesticides dans la mort des abeilles, du dopage [35], du mouvement des sans-papiers ou encore des intermittents du spectacle, l’objet consiste, dans chaque cas, à saisir la nature des configurations d’acteurs et d’arguments qui surgissent au fil d’épreuves collectives et la manière dont elles produisent des expertises, des dispositifs et des cadres pour l’action et le jugement.

 

Les modèles utilisés doivent obéir à une double contrainte : être en prise avec la manière dont les acteurs eux-mêmes affrontent la complexité de leur dossier, sur lequel ils développent des compétences et des outils d’analyse parfois très sophistiqués [36] ; permettre des réélaborations plus formelles capables de rendre, sinon prévisibles, du moins intelligibles des processus marqués par des déplacements apparemment chaotiques ou désordonnés. Chaque dossier produit des événements marquants qui servent de repères à l’ensemble des acteurs. Bien qu’ils donnent lieu à des interprétations différentes, et très souvent divergentes, ces événements peuvent engendrer un travail politique conduisant les protagonistes vers des configurations relativement stables, pour une certaine durée [37]. Comme on l’a vu à travers l’affaire du sang contaminé, marquée par une réforme de la Constitution, à partir du dopage qui a conduit à une refonte des dispositifs liant le sport, la médecine et la justice, ou encore avec les différents « débats nationaux » (l’école, l’énergie, le spectacle vivant, la recherche), des changements importants sont à l’œuvre. Ces changements engagent des formes inédites de prise de parole et de débat public, la mise en place de standards d’action et de jugement (expertise collective, traçabilité, principe de précaution, développement durable, etc.) et le recours massif aux technologies de l’information et de la communication. L’investissement de l’Internet par les acteurs a non seulement modifié les conditions de production et de circulation des pièces des dossiers, mais a aussi changé les formes de mobilisation et d’existence publique des acteurs-réseaux [38]. Ces transformations produisent, en retour, des modifications tangibles dans la manière dont émergent, ou non, les problèmes publics, et partant, interviennent dans les processus de décision politique.

 

L’objet de ce programme sociologique peut se résumer ainsi : qu’est-ce qui, dans un dossier, provoque un changement des représentations, c’est-à-dire des convictions, des intérêts et des alliances des acteurs ? L’attention aux opérations à la fois cognitives et politiques par lesquelles des acteurs font surgir leur cause dans l’espace public montre que la redéfinition des intérêts et des représentations dépend de la manière dont des routines, des milieux et des dispositifs sont affectés par des signaux d’alertes, des injustices ou des dysfonctionnements. C’est là une des lignes majeures de la transformation des dossiers : en rendant tangibles des atteintes, réelles ou potentielles, pour d’autres acteurs, les porteurs d’alertes ou de dénonciation parviennent à déconfiner leur cause, ce qui produit des effets sur les institutions [39]. Par exemple, une coordination relie le conflit sur le régime des intermittents du spectacle aux politiques culturelles de l’Etat et à la mondialisation ; des apiculteurs mobilisent bien au-delà de leur milieu, en montrant que le sort des abeilles engage l’environnement et la santé publique ; une association de consommateurs révèle la diffusion de produits dangereux ; un ingénieur, devenu lanceur d’alerte, pointe la défaillance de systèmes de sécurité … Toutes ces opérations ont des chances inégales de succès dont on peut cerner les contraintes à partir d’indicateurs fournis par les auteurs-acteurs eux-mêmes, c’est-à-dire à partir des argumentaires et des outils qu’il développent au fil de leurs actions et autres prises de position. Lorsque le déconfinement des causes est réussi, il a pour effet d’accroître le concernement d’acteurs éloignés, ce qui crée les conditions d’une « explosion médiatique » et d’une « mise sur l’agenda politique » pour utiliser ici des expressions courantes en matière de « gestion de crises ». La durée des processus est une variable essentielle à prendre compte dans nos modèles : par exemple, dans le cas du « nuage de Tchernobyl », il a fallu près de 15 ans pour que s’organise une critique outillée de la gestion des conséquences de l’accident en France. Certains dossiers sont ainsi marqués par ce que l’on a désigné sous l’appellation de période muette : une période muette se signale par le décrochage entre les productions des acteurs sur le terrain et les formes de reprises dans les arènes médiatiques et politiques (l’amiante servant ici de paradigme).

 

Un autre aspect important concerne la tension entre la prolifération des affaires ou des causes et la hiérarchisation des préoccupations politiques, que l’on suppose orientées vers l’ « intérêt général » ou le « bien public ». En effet, du point de vue des décideurs publics, la prise en compte des alertes, dénonciations et autres revendications ne résout pas par elle-même la question des priorités et de l’allocation des ressources permettant le traitement des dossiers [40]. Le recours généralisé aux nouvelles formes d’expertise et de débats publics ne simplifie pas la prise de décision et l’on voit de plus en plus de dossiers déjà déconfinés et discutés publiquement rebondir suite à la démonstration d’un traitement institutionnel non abouti ou incomplet – les cas des affaires de dopage ou des mobilisations de sans-papiers, qui ne cessent de resurgir en sont exemplaires. En disposant, dans un espace de variations contrôlées, d’un ensemble de dossiers très différents, on peut formaliser les contraintes d’une prise en charge réussie, capable de produire un accord durable entre les protagonistes. Pour y parvenir, il nous faut  articuler quatre niveaux d’analyse :

 

-          Le suivi de la manière dont des événements ou des actes sont saisis, qualifiés, repris, mis en série ou perdus de vue. Qu’est-ce qui fait d’un événement un événement marquant, capable de structurer durablement les actes et les jugements d’une multitude d’acteurs et à quelles conditions peut-il donner lieu à une inscription institutionnelle ?

 

-           le deuxième niveau est celui qui restitue l’organisation des outillages cognitifs et des prises de positions axiologiques de chaque auteur-acteur qui intervient dans un dossier. Il s’agit à la fois de rendre lisible la cohérence des points de vue, saisis dans leurs transformations successives, et d’évaluer la solidité, ou la labilité, des alliances qui se tissent entre auteurs-acteurs. Comment émergent les expertises qui servent d’appuis aux autres ? Comment s’élaborent des argumentaires capables de résister aux variations d’intérêts et de représentations ?

 

-          le troisième niveau s’intéresse à l’agencement collectif des dispositifs et des dispositions capables de transcender les options particulières ou partisanes. C’est ici qu’intervient la question des institutions dans leurs rapports aux jeux d’acteurs et aux conventions qui les lient, et sur lesquelles ils fondent leurs actes de protestation ou leurs jugements critiques. A quelles formes de légitimité et de légalité les protagonistes accrochent-ils leurs causes ? Que demande-t-on à l’Etat ou aux instances supranationales ?

 

-          Enfin, un quatrième niveau concerne les grandes configurations – que l’on peut appeler aussi « méta-configurations » - auxquelles se réfèrent les auteurs-acteurs : « ère de la précaution », « mondialisation », « société de l’information », « crise de la gouvernance », « nouvel ordre sécuritaire » sont autant de façons de totaliser les expériences et les représentations tirées de la multiplicité des dossiers qui traversent les arènes publiques. Comment s’opère la fédération des interprétations et quel impact a-t-elle sur la production des actes et des arguments ?

 

Les modalités de passage d’un niveau à l’autre sont constitutives d’un type particulier de complexité, dans lequel se joue bon nombre de traits associés aux formes démocratiques. Pour l’affronter, il faut faire communiquer les questions théoriques et les cas empiriques, en mobilisant des outils informatiques répondant à des exigences drastiques de description.

 

 

Une socio-informatique des dossiers complexes

 

 

Les travaux informatiques menés avec Jean-Pierre Charriau ont permis de concrétiser, sous la forme de logiciels, des instruments de description et d’analyse applicables à différents types de données textuelles. La possibilité de collecter des dossiers qui contiennent bon nombre d’enjeux caractéristiques des sociétés contemporaines, appelle désormais un travail de formalisation d’un genre nouveau, prolongeant ainsi le dialogue avec d’autres disciplines  – en particulier la linguistique, la statistique, mais aussi l’économie, le droit ou l’histoire politique et sociale. Les dossiers traités sont à la fois quantitativement importants et marqués par une variation considérable des auteurs et des supports pertinents. Ils sont en outre caractérisés par de continuelles transformations. Construire et manier de telles masses de données textuelles, en assurer la description, la synthèse et l’analyse, mais aussi leur réappropriation, pose de nombreux problèmes. En dépit de tentatives pour la standardiser, l’analyse informatisée de masses de données textuelles repose sur des choix de description décisifs en amont des traitements. Quelles questions peut-on poser aux textes et aux discours étudiés ? Comment passer du découpage des textes en unités lexicales à la saisie de formes plus complexes ? Les expériences informatiques que nous avons réalisées tentent de relier quatre dimensions, qui avaient fait l’objet de formalisations jusqu’alors séparées : une approche statistique, permettant de traiter de grandes quantités d’énoncés ; une élaboration sémantique, capable de rendre compte des significations attribuées à des thèmes ou des personnages, des formules ou des argumentaires ; une dimension historique, renvoyant aux phénomènes de gradualité ou de ruptures, de retour sur le passé ou d’engagement sur le futur  ; et enfin un aspect contextuel, lié aux cadres de l’action et de l’énonciation. Pour lier ces différents aspects, on a mis l’accent sur les différentes stratégies de codage des éléments du discours. Les textes peuvent ainsi se décrire dans ces quatre dimensions, sans subir de réduction dommageable à de bonnes interprétations théoriques. On défend l’idée selon laquelle, pour avoir du sens, la représentation de structures textuelles complexes doit assumer le fait que le chercheur est lui-même conduit à interpréter les textes. Il s’agit donc de construire des dispositifs symétriques capables de représenter les textes et les stratégies de l’interprète. Les opérations réalisées ne partent pas d’une modélisation linguistique des énoncés mais de la structuration de l’espace des récits et des argumentations offert par un ou plusieurs corpus. Ce n’est que dans un second temps, lorsque les corpus ont été transformés en bases de connaissances interprétables, que l’analyse des énoncés et des textes individualisés peut commencer. Autrement dit, ces travaux aident à surmonter la fracture classique entre traitements quantitatifs et analyse logico-sémantique. En contrepartie, la plupart des algorithmes et des outils de représentation des connaissances développés à ce jour supposent deux conditions : 1/ que le chercheur humain ne soit pas évincé de la boucle interprétative puisqu’il n’est guère possible de faire « comprendre » des masses de textes à des automatismes ; 2/ que les données réunies soient organisées sous la forme de dossiers cohérents, supposant en amont des décisions relatives à la sélection et au contrôle de la pertinence des documents.

La lente accumulation de dossiers complexes n’est pas seulement une collection d’archives numérisées - accumulation dont les conditions pratiques ont changé avec Internet. Elle doit aussi fournir des appuis descriptifs et analytiques relativement transposables, et rendre possibles des comparaisons et des modélisations à plus large échelle. En prenant appui sur les entités logicielles déjà réalisées, on poursuivra leur développement afin d’assurer leur installation dans un espace de recherches coopératives orientées vers la modélisation des processus de transformation des dossiers d’alerte ou de crise. Le rôle des outils informatiques est donc central, non seulement pour le traitement des corpus, mais aussi pour la coordination et l’organisation collectives des tests de validation des modèles interprétatifs. Notons que le recours à une pluralité d’entités logicielles, soumises à une logique de développement critique permanent, relève d’une conception distribuée du traitement de l’information. Le logiciel Prospéro assure la structuration, inséparablement statistique et sémantique, des éléments d’un dossier ; Marlowe propose un espace de raisonnement et d’inférence, basé sur la production interactive de dialogues en langage naturel assurant à la fois une souplesse d’exécution et une explicabilité des opérations effectuées lors des enquêtes et des analyses ; Tirésias a une fonction d’explorateur capable de chercher, sur Internet, des sources congruentes vis-à-vis des dossiers et des problématiques portés par les deux entités précédentes ; enfin, Chéloné porte la bibliothèque des dossiers, bibliothèque conçue à partir des structures utilisées par les autres logiciels [41].

 

Pour faire face à la complexité des dossiers étudiés, on s’efforce de clarifier le rôle de personnages et d’acteurs, de registres argumentatifs, de collections de thèmes et d’objets cités, l’émergence de propriétés nouvelles ou la mention de caractéristiques oubliées. Les catégories d’analyse prennent en compte des modalités temporelles utilisées par les textes : l’urgence ou le délai, l’orientation vers le passé ou vers le futur. La temporalité des séries documentaires joue un rôle essentiel puisqu’il s’agit avant tout de repérer des événements, des changements de régime ou des bifurcations dans les transformations des dossiers. On cherche à savoir, par exemple, comment un incident du parc nucléaire relance la protestation, comment une occupation de lieu de culte par des sans-papiers produit un nouveau débat, comment le dépôt d’une plainte introduit de nouveaux acteurs judiciaires dans le dossier du prion.

 

Parmi les premières modélisations, je citerai la manière dont on a doté le logiciel Marlowe d’une capacité de reconnaissance des lieux communs de la critique [42]. Il y a des entités ou des phénomènes contre lesquels on ne peut pas ne pas prendre position sans courir le risque de se marginaliser dans l’espace public : il est assez difficile par exemple de revendiquer la « corruption », la « haine », la « bêtise », d’être pour les « catastrophes », le « sida », ou la « pollution de la planète ». L’usage que font les auteurs-acteurs de ces lieux communs de l’alerte et de la critique peut servir de point d’appui non seulement pour caractériser les évidences partagées mais aussi pour discerner les conflits de valeurs ou les tensions épistémiques (notamment sur la production de priorités et de hiérarchies entre les problèmes). Mettre en évidence ce qui est discuté et ce qui ne l’est pas, ce qui n’est pas discuté car jugé indiscutable ou, bien que discutable, traité comme non pertinent pour la cause, constitue un des plans de travail les plus importants de ce programme de recherche sur les dossiers complexes [43].

 

 

Le Groupe de Sociologie Pragmatique et Réflexive et son projet pédagogique

 

J’ai fondé le Groupe de Sociologie Pragmatique et Réflexive (GSPR) au printemps 2001. Les membres de ce centre ont en commun un souci d’articulation entre les logiques d’enquête et les modélisations en sciences sociales. Les séminaires et les travaux menés sur les alertes, les débats publics ou les formes de mobilisation explorent les effets produits par les modes de fonctionnement en réseaux, avec l’avènement supposé d’une “ société de l’information ”, sur les outils de description et les catégories d’analyse. Le déploiement de l’action collective et de la critique sociale, via les réseaux d’information et de communication, change les modalités de l’enquête sociologique, obligeant les chercheurs à inventer de nouvelles technologies littéraires. Au lieu d’entretenir une opposition entre “ technophiles ” et “ technophobes ”, le recours à des techniques informatiques permet de penser autrement les médiations conceptuelles et méthodologiques nécessaires à la description et l’analyse des dossiers qui marquent les transformations en cours des sociétés contemporaines. Mais il ne s’agit pas seulement d’une nouvelle orientation de nos recherches. Car ces travaux sociologiques et informatiques, menés à la croisée de multiples disciplines, peuvent donner lieu à des formes inédites de formation et de transmission dans les années futures. Peut-on fournir aux jeunes chercheurs, habitués désormais à « surfer » sur la Toile, de nouveaux espaces de raisonnement et d’argumentation rompant avec le caractère quelque peu hallucinogène de sites et de moteurs de recherche leur promettant un accès facile à la totalité des informations pertinentes ? On propose ainsi d’intégrer les logiciels sociologiques, et leurs pratiques, dans le nouveau cursus LMD en gestation, de façon à fournir une offre attractive aux étudiants. Il s’agit de permettre l’appropriation d’outils éprouvés, nés au cœur des nouvelles sociologies, et de contribuer, à travers l’étude de leurs dossiers, à la production d’une bibliothèque de corpus créant les conditions d’un espace coopératif durable [44]. On pourrait doter ainsi l’Ecole d’un dispositif permanent d’enseignement et de recherche informatisé, suffisamment inédit pour servir à terme de référence, au moins dans l’espace européen.



[1] Cette expression, encore peu frayée, a été utilisée par Jean-Louis Le Moigne, théoricien des systèmes complexes, lors d’une rencontre du programme « modélisation de la complexité » (Aix-en-Provence, 17-18 juin 1999).

 

[2] Bien que je l’utilise dans une acception différente, je partage le terme de « socio-informatique » avec les chercheurs du LIMSI (Orsay) spécialisés dans les outils cognitifs nécessaires aux « pratiques collectives distribuées », notamment Jean-Paul Sansonnet et Bill Turner.

 

[3] Voir P. Pharo et L. Quéré, Les Formes de l’action, Raisons pratiques, Paris, EHESS, 1990 ; L. Boltanski et L. Thévenot, De la Justification, Paris, Gallimard, 1991.

 

[4] Voir La Faute professionnelle – Une sociologie des conflits de responsabilité, Paris, Métailié, 1991 ; Experts et faussaires – Pour une sociologie de la perception, Paris, Métailié, 1995.

 

[5] B. Latour, La science en action, Paris, La Découverte, 1988 ; L. Boltanski, L’Amour et la Justice comme compétences, Paris, Métailié, 1990.

 

[6] Voir les solutions envisagées en histoire dans B. Lepetit (dir), Les Formes de l’expérience. Une autre histoire sociale, Paris, Albin Michel, 1995.

 

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[7] La notion d’arène évite l’unification suscitée par l’expression habermassienne d’ “ espace public ” : toutes les arènes ne sont pas liées et ne reposent pas sur les mêmes dispositifs et jeux d’acteurs. Voir N.Dodier, Les hommes et les machines – La conscience collective dans les sociétés technicisées, Paris, Métailié, 1995.

 

[8] Voir F. Chateauraynaud et D. Torny, Les Sombres précurseurs – Une sociologie pragmatique de l’alerte et du risque, Paris, Editions de l’EHESS, 1999.

 

[9] F. Chateauraynaud, “ Essai sur le tangible – Entre expériences et jugements : la dynamique de la preuve et du sens commun ”, document distribué en séminaire, EHESS, décembre 1996, 80 p. Ce texte a été refondu pour donner un article « L’épreuve du tangible », à paraître fin 2004 dans la revue Raisons pratiques.

 

[10] M. Callon, La Science et ses réseaux – Genèse et circulation des faits scientifiques, Paris, La Découverte, 1989.

 

[11] Voir la sociologie de P. Bourdieu, dont les présupposés s’éclairent à travers la lecture de C. Lazzeri sur la pensée de Pascal (Force et justice dans la politique de Pascal, Paris, PUF, 1993).

 

[12] L. Boltanski et L. Thévenot, op.cit.

 

[13] L’ “ affaire Sokal ” a poussé jusqu’à la caricature cette opposition avec le procès du “ post-modernisme ”. Les arguments ne font jamais référence au travail des sciences sociales et visent seulement des rhétoriques ou des théories opposées aux “ sciences dures ”. Or l’orientation pragmatique, qui engage une forme de réalisme, via les contraintes pratiques affrontées par les acteurs pour configurer leur monde, ne peut être assimilée à une variante du “ relativisme cognitif ” et, partant, échappe à ce type de polémique.

 

[14] Sur le passage de la croyance à la conviction, voir F. Gil, La conviction, Paris, Flammarion, 2000.

 

[15] Pour William James, il n’est pas question de douter qu’il existe un monde extérieur, objectif, indépendant de nous et qui précède l'expérience que nous en faisons. Mais celle-ci est primordiale, car l’arrêt de l’incertitude ou de l’inquiétude n’est pas dans la représentation mais dans les chocs provoqués par l’expérience : est réel ce qui résiste dans l’expérience. Voir D. Lapoujade, William James – Empirisme et pragmatisme, Paris, PUF, 1997.

 

[16] Voir l’idée de propension développée par F. Jullien (Traité de l’efficacité , Paris, Grasset, 1996).

 

[17] Sur la notion d’ouverture d’avenir, voir R. Duval, Temps et vigilance, Paris, Vrin, 1990.

 

[18] Il suffit parfois d’un événement spectaculaire pour qu’un basculement complet ait lieu. Par exemple, au lendemain du 11 septembre 2001, le risque qu’un avion s’écrase sur une installation nucléaire passe de l’état d’éventualité “purement imaginaire ”, de risque “ totalement négligeable ”, et, de fait, négligé, à l’état de préoccupation majeure qui contraint les autorités à prendre des mesures d’urgence et à constater publiquement l’extrême vulnérabilité des installations…

 

[19] M.-A. Hermitte, Le Sang et le Droit - Essai sur la transfusion sanguine, Paris, Seuil, 1996.

 

[20] Voir P. Lascoumes, M. Callon, Y. Barthe, Agir dans un monde incertain, Paris, Seuil, 2001.

 

[21] Dans la genèse du droit civil au XIXème siècle, on trouve, dans le modèle de responsabilité, l’idée d’une “ attention normale ”, celle d’un “ homme normalement avisé ”. Pour comprendre ce que recouvre cette norme de jugement, il faut regarder la production quotidienne des capacités d’action et de jugement. L’ “ homme avisé ” risque fort de rester une pure fiction juridique s’il ne peut développer ses propres prises au fil des expériences. Comment les changements historiques font-ils “ bouger ” ce personnage idéal ? Dans son Traité des preuves judiciaires (1832), Bentham développe une théorie du jugement qui incorpore la transformation continuelle des éléments de sens commun et des ressorts de la factualité.

 

[22] Sur les difficultés de cette mise en rapport, voir Paul Ricoeur, en particulier ses commentaires sur les jeux d’échelles dans La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Seuil, 2000, pp. 267-292.

 

[23] Voir F. Chateauraynaud et D. Torny, op.cit.

 

[24] M. Gribaudi, “ Echelle, pertinence, configuration ”, in J. Revel (ed.), Jeux d’échelles – La micro-analyse à l’expérience, Paris, Hautes Etudes Gallimard Le Seuil, 1996. P. 120.

 

[25] Les questions temporelles ont fait l’objet de discussions récentes en histoire et en sciences politiques en réaction au « présentisme » supposé dominant. Voir P. Zawadzki (dir) Malaise dans la temporalité, Paris, Publications de la Sorbonne, 2002 ; F. Hartog, Régimes d’historicité – Présentisme et expériences du temps, Paris, Seuil, 2003.

 

[26]  Voir F. Chateauraynaud, « Invention argumentative et débat public - Regard sociologique sur l’origine des bons arguments », Cahiers d’Economie politique, n°47, printemps 2004.

 

[27] F. Chateauraynaud, “ Les relations d’emprise – Une pragmatique des asymétries de prises ”, document distribué en séminaire, EHESS, mai 1999, 46 p.

 

[28] Construire le répertoire de ces formes d’action, qui vont de l’arrachage de plants transgéniques au piratage informatique, est en soi tout un programme sociologique. C’est aussi l’occasion de discuter les différentes théories de la mobilisation. Voir par exemple D. Snow et alii, “ Frame alignment processes, micromobilization and movement participation ”, American Sociological Review, 51, 1986, pp. 464-481.

 

[29] Des auteurs sont passés maîtres dans l’art de donner à voir dans toute crise les prodromes d’une apocalypse d’un genre nouveau. Voir I. Ramonet, Géopolitique du chaos, Paris, Galilée, 1997.

 

[30] La bibliographie est évidemment immense et hétérogène. Voir, entre autres, M.M. Waldrop, Complexity – The Emerging Science at the Edge of Chaos (Touchstone Books, N.Y., 1993) ; D. Byrne, Complexity Theory and the Social Science (London, Routledge, 1998).

 

[31] L’enquête est bien sûr entendue ici au sens que lui donne J. Dewey, un des pères du pragmatisme, dans Logique – La théorie de l’enquête (Paris, Puf, 1993).

 

[32] J.-C. Passeron, Le Raisonnement sociologique – L’espace non-popperien du raisonnement naturel, Paris, Nathan, 1991.

 

[33] Ces préoccupations font, depuis plusieurs années, l’objet d’un séminaire de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales intitulé « Concepts et méthodes pour l’analyse des dossiers complexes ».

 

[34] Voir F. Chateauraynaud, Prospéro – Une technologie littéraire pour les sciences humaines, Paris, CNRS Editions, 2003.

 

[35] P. Duret et P. Trabal, Le sport et ses affaires – Une sociologie de la justice de l’épreuve sportive, Paris, Métailié, 2001.

 

[36] Sur tous les dossiers étudiés, on constate que les acteurs, qu’il s’agisse de milieux professionnels ou de collectifs de citoyens, développent d’importantes capacités d’expertise, au point qu’il est désormais improductif de parler de « profanes » opposés à des « experts ».

 

[37] Voir N. Dodier, Leçons politiques de l’épidémie de sida, Paris, EHESS, 2003.

 

[38] Un acteur-réseau se définit comme un groupe capable de fédérer des acteurs très hétérogènes en utilisant, pour y parvenir, des technologies en réseau. Pour ne prendre qu’un exemple, la critique anti-nucléaire a été relancée en France à partir de la fin des années 1990 par l’intermédiaire de nouvelles formes de mobilisation liées à l’usage de l’Internet.

 

[39] Voir M. Dobry, Sociologie des crises politiques, Paris, FNSP, 1992. Notons que cette problématique rejoint les préoccupations des économistes qui se placent à la croisée des approches « institutionalistes » et « conventionnalistes ». Voir C. Bessy C., « Institutional Embeddedness of Economic Exchange, Convergence between New Institutional Economics and the Economics of Conventio