Pragmatiques de la
complexité
Modèles
sociologiques pour l’analyse des processus de mobilisation
Candidature à un poste de directeur d’études
à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales
Paris, le 1er juin 2004
Dans
un projet antérieur, je proposais de développer une
sociologie des causes
internationales à partir de l’étude des alertes et des
mobilisations
collectives. Ce projet m’apparaissait comme la suite logique d’une
longue série
de travaux qui m’avaient conduit des disputes très
ancrées dans des situations
et des milieux, comme les affaires de faute professionnelle, jusqu’aux
grands
dossiers marqués par des déplacements et des changements
d’échelle permanents,
comme le dossier nucléaire. Ces dernières années,
mes recherches ont été
marquées par un intérêt accru pour les
modèles et les outils informatiques
utilisables en sociologie pour décrire et analyser des dossiers
complexes,
livrés aux joutes interprétatives, auxquelles participent
souvent les
chercheurs eux-mêmes. Dans cette nouvelle proposition de
direction d’études,
j’explore les voies qui s’offrent à la sociologie contemporaine
pour cadrer les
descriptions et les
interprétations, en
présentant une alliance entre une « pragmatique de la
complexité » [1]
et
une « socio-informatique » [2].
Mais
pour en rendre intelligibles les enjeux, il me faut d’abord reprendre,
en le
démêlant quelque peu, le fil des épisodes
précédents…
Dans les années 1980, l’idée
s’est imposée, en
sociologie, qu’il fallait se rapprocher des modalités pratiques
de l’action
afin de rompre avec les grands systèmes antérieurs et ne
pas imputer aux
acteurs des motifs ou des causes qui leur étaient
étrangers [3].
J’ai participé à ce mouvement en décrivant des
disputes de la vie quotidienne,
des conflits du travail fortement personnalisés ou des litiges
sur les qualités
des objets les plus divers [4].
Le matériel étudié pouvait accréditer
l’idée que l’analyse visait le seul
niveau des situations, et qu’elle relevait de la microsociologie. Or,
sous la
double influence des travaux de Bruno Latour et de Luc Boltanski, il
était
aussi question de “ réseaux ” ou de “ formes de
totalisation ”,
de la capacité des protagonistes à mobiliser des
“ ressources
hétérogènes ” ou à “ monter en
généralité ” [5].
Pour faire tenir ensemble les deux niveaux théoriques, celui de
l’agencement
des situations, et celui des configurations globales, plusieurs voies
étaient
possibles [6].
J’ai eu recours, pour ma part, à la notion de prise,
entendue comme médiation entre des actes de perception,
effectués au contact des personnes et des choses, et des
représentations,
mobilisées dans des argumentations ou des récits, et
orientées vers des arènes
publiques [7].
C’est dans la poursuite de cette sociologie des prises qu’ont
été développées
les recherches sur les alertes :
il s’agissait d’étudier des cas de perte ou d’absence de prise
poussant des
personnes à se tourner, face à un danger ou un risque,
vers une puissance d’action. Lorsqu’ils lancent
une alerte, les acteurs mettent moins à l’épreuve les
formes de justification
que les capacités d’action dont ils créditent les autres.
Une alerte interpelle
des instances supposées avoir prise sur le futur, mais elle
crée des
contraintes différentes selon les dispositifs dans lesquels elle
est mise à
l’épreuve, c'est-à-dire prise en compte,
qualifiée, discutée ou gérée. La
figure la plus frayée de basculement de l’alerte dans une
arène publique est
celle de l’ouverture d’un débat ou d’une controverse [8].
Pour comprendre ce que produit ce changement de régime, il faut
introduire un
chaînon important : celui d’une sociologie de la preuve et
de
l’argumentation.
Pour trouver une position juste, au
delà de
l’opposition classique entre positivisme et constructivisme, j’ai
reconsidéré
la question des preuves en terme de tangibilité [9]. Il s’agit de prendre au sérieux les
opérations effectuées par les protagonistes pour rendre
tangibles des
phénomènes, en permettant aux autres d’en vérifier
ou d’en éprouver
l’existence, et de sortir ainsi du cercle des interprétations.
Les formes de
preuve et d’attestation sont décisives dans un cadre d’analyse
des disputes,
puisqu’elles rendent possible une clôture, un arrêt, et
marquent les moments de
vérité auxquels ne peuvent se soustraire les
protagonistes. Mais la question de
ce qui arrête est complexe : en effet, s’y rend visible le
type de principe de réalité
privilégié par les
acteurs.
On peut discerner quatre grandes formes
d’arrêt des
désaccords ou des conflits : l’intérêt
bien compris – solution développée dans
l’individualisme méthodologique
mais aussi chez certains sociologues des sciences où, en
dépit de l’importance
accordée aux réseaux, les faits sont rapportés
à des dispositifs
d’intéressement [10] ;
l’imposition de légitimité – forme
d’autorité qui suppose que tous les protagonistes s’y soumettent
et qui mêle
force et légitimité [11] ;
le bien supérieur commun – modalité
d’accord privilégiée par la sociologie politique et
morale [12];
enfin la tangibilité qui rend compte
des basculements de l’incertitude ou du doute vers l’évidence
partagée. Cette
dernière figure ouvre un continuum entre les modes de preuve les
plus outillés
et les capacités perceptuelles développées dans le
monde sensible. Car nos
acteurs ont des corps et, s’ils ne croient pas toujours ce qu’ils
voient ou ce
qu’ils touchent, ils parviennent souvent à surmonter le
fossé qui sépare
perceptions et représentations via des expériences
marquantes fonctionnant
comme autant d’épreuves de vérité. Les paradigmes
dominants ont tendance à
réduire les formes d’arrêt à partir d’une
seule : toute preuve peut être
ainsi rapportée à un effet d’autorité, à la
négociation d’intérêts, ou à la
cohérence d’une représentation du juste. Or, l’analyse
des controverses conduit
à remettre en scène l’attestation en présence, ou,
si l’on préfère,
l’expérience du retour tangible. Si on leur retire cette
faculté, les personnes
ne sont plus en mesure de vérifier par elles-mêmes et
d’attester de la
factualité – et l’expérience ordinaire n’a plus qu’un
rôle anecdotique. D’un
point de vue pragmatique, il convient de traiter symétriquement
les milieux,
les dispositifs et les espaces de calcul sur lesquels s’appuient les
acteurs
pour élaborer les preuves dont ils ont besoin. Autrement dit, on
peut
reconnaître une pluralité de modes d’administration des
preuves sans tomber
dans le “ relativisme cognitif ”, et traiter du même
coup le positivisme
et le constructivisme comme des figures auxquelles ont recours les
acteurs
eux-mêmes en contexte de polémique ou de controverse [13].
Après avoir étudié les
formes de preuve dans des
controverses scientifiques, des procès judiciaires ou des
querelles de la vie
quotidienne, je me suis intéressé à des cas posant
de manière aiguë la question
de la tangibilité : face au caractère imperceptible
des phénomènes, sur
quoi prendre appui pour se forger une conviction ? [14]
L’autorité, la mémoire, le calcul, l’attente de
résolutions futures, tous ces
ressorts interviennent pour compenser l’impossibilité de
produire une preuve
directe. Mieux, ils permettent d’en faire l’économie, de faire
comme si – par
exemple de faire comme si l’absence de victime authentifiée
suffisait à
garantir l’innocuité d’un produit. Mais, comme l’ont
montré de multiples crises
à répétition, comme celles de la
« vache folle », de telles
approximations exposent les protagonistes à des rebondissements,
au retour de
l’épreuve de réalité pour un temps
refoulée. Ce faisant, pour comprendre ce qui
permet aux acteurs de fonder leurs interventions en l’absence de preuve
tangible, il faut trouver un statut à ce qui fait office de
“ sens
commun ” [15].
Pour rendre compte de la manière dont les personnes lient leurs
expériences et
leurs jugements, leurs modes de présence au monde et leurs
argumentations, j’ai
alors mis l’accent sur la notion de vigilance.
Pour être fondée, une alerte,
mais aussi une critique
ou une protestation, suppose une présence éveillée
au monde. On peut
caractériser celle-ci par un exercice aigu des facultés
perceptuelles,
prolongées si nécessaire par des instruments ou des
métrologies, et un travail
de rapprochement, un effort de mémoire, permettant la mise en
série
d’événements et de signes précurseurs, dont les
potentialités sont reliées à un
intérêt général ou un bien collectif.
Entendue comme participation continue au
cours des choses [16],
cette vigilance primordiale engage, de surcroît, une
redéfinition des ouvertures d’avenir, sans
lesquelles il
n’y a guère de raison d’agir puisque le poids du passé
est tel que tout effort
est vain et qu’il est déjà trop tard [17].
La plupart des alertes prennent forme au fil
de
longs processus qui associent des actes de vigilance continus et
l’exploration
de caractéristiques inattendues, mobilisant des capacités
d’expertises
hétérogènes. C’est pourquoi, on ne peut jamais
rationaliser complètement, à
partir de normes et de calculs à distance, un processus
d’alerte. C’est
seulement après coup que l’on peut projeter les
événements dans un espace de
calcul. La gestion des risques suppose en effet la mise en place d’un espace de calcul commun. On le voit
clairement dans l’activité normative des instances, nationales
ou
internationales, qui cristallisent des conflits et des
négociations sur les
éléments à prendre en compte dans les calculs.
Comment une série d’expériences
peut-elle engendrer un nouvel espace de calcul ? [18]
Le rapport entre expériences et calculs a été
renversé par la multiplication
des crises sanitaires, dont le traitement a changé depuis la
reconnaissance
internationale de l’épidémie de Sida au début des
années 1980, et, en France,
depuis les affaires de transfusion sanguine [19].
Au niveau local comme international, on ne peut plus dire aujourd’hui,
sans
s’exposer à la critique : “ d’après les
calculs, le risque est
négligeable ”. Il faut rendre compte de chaque cas, de
chaque incertitude,
écouter de multiples porte-parole [20].
C’est en ce sens que le principe de précaution, qui sert
désormais de cadre aux
protagonistes, peut être considéré comme un
impératif d’action, en dépit de
l’absence d’éléments tangibles d’un point de vue
scientifique.
L’apparition de nouveaux dispositifs (agences
sanitaires, outils de traçabilité, procédures
d’expertise collective) s’est
doublée d’une littérature considérable sur le
principe de précaution, nouveau
“ standard de jugement ” ou “ principe d’action ”,
pour les
uns, “ formule de rhétorique ”, ou “ parapluie
politique ”,
pour les autres, et dont l’inscription dans la Constitution via la
Charte de
l’environnement a suscité de vives polémiques, y compris
au sein de la majorité
parlementaire. Comment un tel niveau de raisonnement et de
représentation
peut-il correspondre aux contraintes pratiques des acteurs, à
l’hétérogénéité
de leurs milieux et aux modifications qui s’y déploient, parfois
de manière
silencieuse, et qui supposent, pour être
révélées et prises en charge,
l’engagement de personnes ou de groupes capables de convaincre et de
mobiliser
les instances adéquates ? Tout dépend des prises
qu’offrent ou non les
phénomènes à l’attention et au jugement dans la
fréquentation régulière des
milieux. On ne peut se donner des acteurs “ abstraits ”, sans
milieu,
sans mode d’engagement dans le monde. Chaque personne, chaque groupe,
chaque
organisation, développe des formes de vigilance liées
à ses activités. La
vigilance d’un chirurgien n’est pas celle d’un pilote de ligne, d’un
agriculteur, d’un militant de Greenpeace ou d’un observateur de l’ONU.
Mais
toutes ces activités pointent sur un fond commun, sur un niveau
primordial de
présence, en prise avec le “ sens commun ”, lequel
n’est pas un stock
de représentations statiques ou intangibles, mais se modifie de
manière continue.
Du bon sens à la compétence la plus formelle, l’exercice
de la vigilance permet
aux personnes d’ajuster les prises rendues nécessaires par
l’évolution des
dispositifs et des milieux, et de sentir assez vite lorsqu’elles
perdent prise
sur un phénomène [21].
Au plan théorique, la prise en compte des actes de vigilance et
de leurs effets
sur les organisations et les représentations collectives suppose
de maintenir
une relation entre phénoménologie et analyse
configurationnelle [22].
Quelles conditions doit réunir une
démarche
pragmatique pour appréhender des dossiers complexes,
marqués par une
temporalité longue et une mise en variation continue des jeux
d’acteurs et
d’arguments ? Ne risque-t-on pas de perdre le caractère
situé des actions,
puisque la pragmatique est généralement liée
à l’idée de situation, directement
observable et justiciable de descriptions circonstanciées ?
Peut-on
facilement relier pragmatique et longue série ? Les
affaires et les
controverses sont marquées par d’importantes variations
d’échelle et de durée
engendrées, au fil des épreuves, par les protagonistes.
Caractérisés par de
longues séries d’événements, des
précédents, des périodes muettes ou des
rebondissements, de tels objets m’ont orienté vers une
“ sociologie
pragmatique des transformations ”. Cette orientation
réintroduit la
question du changement social au cœur de la pragmatique. Il s’agit
d’analyser
de longs processus, faits d’alertes, de mobilisations collectives ou de
procès,
sans perdre de vue les ressorts de l’action et de l’argumentation en
situation.
Un dossier comme l’amiante, par exemple, a pu être
appréhendé sur plus de
trente ans, en regardant systématiquement les moments de crise,
l’entrée en
lice d’acteurs et de dispositifs, et les changements
d’argumentations [23].
Dans le débat qui a animé les
historiens au milieu
des années 1990, Maurizio Gribaudi caractérisait la
microanalyse comme
l’hypothèse d’ “ un procès historique qui se
déploie à travers des
dynamiques mettant en jeu des configurations sociales complexes et qui
sont non
linéaires, et, à chaque moment,
imprévisibles ” [24].
Selon lui, “ si un procès évolue de manière
non prévisible, cela signifie
que les facteurs qui ont favorisé la concrétisation d’une
issue plutôt que
d’une autre sont contextuels ; ils sont liés à la
spécificité de choix et
de dynamiques qui se sont actualisés dans un moment et dans un
lieu
particuliers. ” Si nous partageons l’idée d’incertitude,
nos protagonistes
nous contraignent à quitter la référence aux seuls
contextes : car ils
s’évertuent à mettre en rapport des épreuves
passées et des épreuves futures,
des configurations globales et des dispositifs, qui ne sont pas
complètement
redéfinis par chaque événement. Ce sont les
acteurs qui déterminent les niveaux
pertinents, font varier les échelles, relient ou non des milieux
jusqu’alors
séparés. Empiriquement, il faut regarder comment chaque
épreuve intervient dans
les transformations d’un dossier et s’intéresser aux
temporalités dans
lesquelles se situent les protagonistes. Quel est le temps que se
donnent les
acteurs et quel est le temps qui leur est offert ? Les formules
temporelles utilisées par les personnes prennent un relief
particulier si on
les met en rapport avec de longues séries
d’épreuves : « Il est
urgent de… », « il est déjà trop
tard », «après cet événement,
tout a changé », « on n’observe pas de
changement notable depuis
… ». L’usage de ces formules indique un changement de
régime, un
basculement ou, plus généralement, une modification des
relations entre
expériences et jugements [25].
Le changement
d’échelle et l’introduction de la
durée m’ont conduit à réinterroger l’absence de
figures du pouvoir dans les
nouvelles sociologies. Le souci de rompre avec les machines critiques
qui
s’étaient imposées, avec le marxisme, le structuralisme
ou la psychanalyse, a
fait du “ pouvoir ” ou de la “ domination ”
l’expression de
figures de dénonciation ou d’élaborations
interprétatives. Pourtant, dans tous
les dossiers, l’idée de rapports de forces s’impose aux acteurs,
en posant
précisément la question du statut des arguments [26].
Pour réintroduire le pouvoir dans la sociologie pragmatique,
j’ai eu recours à
une nouvelle figure théorique : celle de l’empreneur.
Ce personnage idéal-typique, dont la place peut-être
occupée par une personne, un groupe, une institution, mêle
des traits de
l’entrepreneur, au sens de Max Weber, et de l’ensorceleur, au sens de
Jeanne
Favret. L’étude de cas liés au monde du travail, à
la sphère politique ou
encore aux activités sectaires, a permis de repérer les
procédés utilisés pour
construire des asymétries de prise
durables et tenir les autres sous son emprise, tout en
s’efforçant
d’échapper à la critique et au procès [27].
L’empreneur a pour vocation d’obtenir des êtres placés
sous son emprise des
choses qu’ils ne produiraient pas en dehors de cette relation : du
travail, de l’obéissance, de l’adhésion ou du sacrifice.
Au départ le concept
de prise était pensé avec l’idée de
réciprocité : on avait prise sur
quelqu’un ou quelque chose dans la mesure où il donnait prise en
retour, en
vertu d’un modèle élémentaire du don et du
contre-don. Or, on peut prendre plus
que l’on ne donne ou donner plus que l’on ne prend. Comment
interviennent les
échelles et la durée dans la formation de ces
asymétries ? Comment se
réalise concrètement l’instrumentalisation de l’autre et
l’impossibilité pour
celui-ci de rompre le cycle d’échange dans lequel il donne plus
qu’il ne prend,
la rupture étant interprétée d‘un
côté comme de l’ordre de l’injustifiable et
vécue, de l’autre, comme un acte de résistance ou
l’expression d’une colère
légitime ? Une des hypothèses consiste à lier la formation des asymétries de prise et l’exercice d’un impératif de justification : une
entité réussit son emprise si elle
parvient à
faire peser sur l’autre une contrainte de justification. D’où
l’enjeu des
conflits sur l’élaboration des normes de jugement que l’on voit
en œuvre dans
les dossiers. Dès lors, les formes de protestation peuvent
s’analyser comme
autant de tentatives pour resymétriser les prises ou diminuer
les asymétries.
Plus l’asymétrie est forte, plus l’emprise porte durablement sur
les éléments
cruciaux de la vie quotidienne, prenant la forme d’une mainmise sur un
territoire (selon l’ancien usage du mot emprise en droit), et plus le
recours à
la violence peut être envisagé comme inévitable. La
plupart des conflits dans
lesquels la communauté internationale est mobilisée, ou
interpellée, se
décrivent comme des problèmes d’emprise. On sait que les
questions de droit ou
de devoir d’ingérence et, symétriquement,
d’autodétermination et de
souveraineté, sont au cœur des polémiques et des
négociations, notamment depuis
la guerre de Bosnie.
Alertes et mobilisations à l’échelle internationale : la prolifération des « mauvais signes »
Le suivi des processus nous conduit à
sortir du seul
cadre national, ce qui pose des problèmes de description
spécifiques. D’autant
que la fin du XXème siècle aura été
marquée par l’émergence de nouvelles
figures critiques. Désormais banalisées sous les labels
d’ “ anti-mondialisation ”,
d’ « alter-mondialisme » ou de
“ critique de la
globalisation ”, elles s’imposent sur de nombreux dossiers. Depuis
le
sommet de Seattle en 1999, les formes de protestation se sont
déployées en
portant la critique radicale sur les lieux mêmes où se
négocient les décisions
politiques ou économiques concernant la planète. Cette
internationalisation des
affaires modifie les formes d’action collective. On observe une
invention
continue de techniques de protestation et de débordements [28].
C’est bien plus du côté des procédés et des
modes d’organisation que se
manifeste le changement qu’au niveau des rhétoriques, qui
renouent avec la
critique du capitalisme mondialisé [29].
De nombreux dossiers sont portés par des groupes critiques, de
Greenpeace à
Attac, en passant par de multiples coordinations émergentes, qui
débordent
largement ce qui avait été institué par le
“ syndicalisme
international ”. Parallèlement, on assiste à une
prolifération des sources
d’alerte et de risque, d’incertitude et de conflit : des maladies
émergentes (Ebola, Sras, grippe aviaire) jusqu’à la
guerre, en Irak ou
ailleurs, les dossiers ne manquent pas. Face à ces
phénomènes, on ne peut plus
raisonner à partir de classifications préalables,
garanties par des expertises
établies une fois pour toutes : des virus, des produits
chimiques, des
hooligans, des algues folles, des intempéries, des actions
terroristes, des
réseaux informatiques, des médicaments, des
activités de recherche, des sources
de pollution… on assiste à une ronde incessante des objets de
préoccupation qui
croisent des enjeux scientifiques, économiques, politiques,
juridiques,
sanitaires, ou environnementaux. Le problème de la
hiérarchisation des
préoccupations a pris le pas sur celui du silence ou de l’oubli
qui marquait la
période antérieure. De nouvelles formes de
« présences citoyennes »,
d’activisme et de mobilisations « alternatives »
occupent la scène
publique en modifiant les conditions du traitement des alertes et des
conflits.
De fait, la liste des médiations s’allonge : de nouveaux
mouvements de
protestation, de nouvelles formes de débat public (e.g.
conférences de citoyens
ou forums sociaux), Internet et la « société
de l’information », tous
ces éléments concourent à créer une
configuration politique marquée par une
tendance à la surenchère dans la communication dite de
« crise ».
Enquête,
pragmatique et complexité
La possibilité de réinterroger constamment les dossiers en fonction d’événements récents, de les mettre en commun dans des espaces coopératifs, et de discuter des outils d’analyse, est un enjeu décisif pour les sciences sociales. L’enquête sociologique doit désormais incorporer l’analyse des innombrables sites et forums de discussion développés par les acteurs. Une masse considérable d’informations étant déjà disponible, les modalités de l’enquête de terrain s’en trouvent profondément transformées. Il convient dès lors d’expliciter les apports respectifs de l’enquête numérique et de l’enquête de terrain. Pour répondre à ces contraintes, j’ai consacré une part importante de mes recherches au développement d’outils assurant des points d’appui descriptifs, et réflexifs, essentiels pour la poursuite des enquêtes. Telle que je la conçois, une enquête pragmatique doit surmonter le dilemme classique entre une orientation compréhensive vers les acteurs et une conception holiste des phénomènes sociaux. On doit comprendre, pour chaque individu, groupe ou institution, le jeu de contraintes et de ressources dont il dispose face à un problème donné et comment il peut le transformer. Mais on doit pouvoir, dans le même mouvement, prendre le point de vue du dossier ou d’une série de dossiers, afin de caractériser des configurations, des dispositifs et des milieux, et de mieux discerner les tendances globales.
L’accumulation
de multiples dossiers conduit à rechercher les
modélisations susceptibles de
faire travailler de concert les propositions empiriques et les
conjectures
théoriques dont j’ai rappelé plus haut les principales
orientations. De
multiples chantiers sont déjà ouverts afin
d’évaluer les différents algorithmes
et méthodes de traitement de nos objets sociologiques. La
formalisation des
contraintes de l’action et du jugement dans des processus complexes
peut ainsi
conduire à un croisement de la pragmatique et d’une approche en
terme de
« complexité ». L’usage de cette notion
mérite toutefois d’être
précisé :
•
La
notion de dossier
complexe vise des processus sur lesquels aucun acteur ne peut imposer
d’interprétation univoque et définitive bien qu’ils
puissent engendrer des
objets et des représentations relativement stabilisés.
•
Il
y a toujours une
incertitude sur le devenir d’un dossier, lequel peut rebondir à
tout moment. On
assiste à une alternance de moments de crise et de
périodes muettes. Cette
alternance s’organise sur fond d’un travail cognitif (études,
expertises,
modélisations) et politique (mobilisations, débats,
démarches administratives
ou judiciaires). Ce travail des acteurs reste invisible en l’absence de
relais
médiatique. Mais la crise peut aussi venir d’une incorporation
des tensions ou
des dommages, d’une accumulation d’affects et de percepts qui
préparent les
conditions d’une « explosion » et d’un passage
à la violence –
l’absence de travail politique ou pour le moins de vigilance collective
pouvant
se révéler dramatique.
•
Des
événements marquants,
utilisés comme des précédents, servent de
repères communs aux acteurs et leur
permettent d’asseoir des prédictions ou des anticipations, un
des objets des
disputes étant précisément la détermination
des ouvertures d’avenir :
qu’est-ce qui est irrémédiable ? Sur quoi peut-on
agir ? Quelles sont
les conséquences des actions passées, présentes ou
futures ?
•
Faire
la sociologie de ces
dossiers consiste à étudier les changements
d’échelles et de temporalités, les
configurations socio-politiques, les acteurs et les arguments qui s’y
expriment, en regardant comment ces derniers incorporent les
productions
scientifiques, et en particulier celles des sciences sociales.
Les
formalismes développés
pour les systèmes complexes sont assez peu utilisés par
les chercheurs en
sociologie [30].
Le
décalage, si souvent constaté, entre des disciplines
formalisatrices et des
disciplines plus interprétatives, provient des logiques
d’enquête qui
s’imposent à ces dernières [31].
Le
sociologue doit passer plus de temps à conquérir ses
objets à travers des
documentations et des terrains marqués par une
prolifération de points de vue
et de logiques d’acteurs, qu’à élaborer des
modèles formels. Dans Le
Raisonnement sociologique, Jean-Claude Passeron montre que la
dimension
historique des objets sociologiques rend problématique le
recours à des
langages formels [32].
La
tension épistémique qu’il souligne peut cependant trouver
une forme de
résolution si l’on crée un espace cognitif
intermédiaire entre la description
de dossiers évolutifs et l’expression de propositions
théoriques. Les travaux
en cours visent ainsi à formuler les conditions
épistémiques
qu’il faut réunir pour modéliser les
dynamiques des dossiers complexes. Comment contraindre les descriptions
sociologiques et construire les bons espaces de variation i.e. des
corpus
susceptibles de descriptions intelligibles ? Quels types de
modèles utiliser pour
rendre compte de la complexité des processus sociaux ?
Peut-on assumer à
la fois le caractère interprétatif et historique de nos
objets d’enquête et
concevoir des modèles implémentables sous la forme
d’outils
informatisés ? [33]
Un
autre niveau de préoccupation concerne la classe des objets
sociologiques
étudiés. La collection des cas étudiés
s’organise autour de cinq classes
principales : les alertes et les risques ; les controverses
scientifiques ; les polémiques intellectuelles ; les
affaires judiciaires
; les conflits sociaux et les crises politiques. Bien sûr, selon
les ressorts
et les visées des acteurs qui surgissent, le même dossier
peut tour à tour
passer d’une classe à l’autre. On a reproché à
cette démarche le caractère
hétéroclite de ses terrains d’études. Or la
position que je défends est celle
d’une exigence forte de comparaison, qui suppose un désenclavement
des terrains d’enquête.
La
modélisation des dossiers complexes passe par la création
d’espaces de
variations. Si l’on veut sortir de la simple juxtaposition des
monographies, on
doit élaborer des concepts couvrant la diversité des
dossiers marqués par de
longues séries d’événements et de mobilisations
(ou de démobilisations), et par
des jeux d’acteurs et d’argumentations évolutifs, qui
échappent aux outils
standards de la sociologie [34].
Qu’il s’agisse du dossier de l’amiante, du prion ou du
nucléaire, du changement
climatique, du rôle des pesticides dans la mort des abeilles, du
dopage [35],
du mouvement des sans-papiers ou encore des intermittents du spectacle,
l’objet
consiste, dans chaque cas, à saisir la nature des configurations
d’acteurs et
d’arguments qui surgissent au fil d’épreuves collectives et la
manière dont
elles produisent des expertises, des dispositifs et des cadres pour
l’action et
le jugement.
Les modèles utilisés doivent
obéir à une double
contrainte : être en prise avec la manière dont les
acteurs eux-mêmes
affrontent la complexité de leur dossier, sur lequel ils
développent des
compétences et des outils d’analyse parfois très
sophistiqués [36]
; permettre des réélaborations plus formelles capables de
rendre, sinon
prévisibles, du moins intelligibles des processus marqués
par des déplacements
apparemment chaotiques ou désordonnés. Chaque dossier
produit des événements marquants qui
servent de
repères à l’ensemble des acteurs. Bien qu’ils donnent
lieu à des
interprétations différentes, et très souvent
divergentes, ces événements
peuvent engendrer un travail politique
conduisant les protagonistes vers des configurations relativement
stables, pour
une certaine durée [37].
Comme
on l’a vu à travers l’affaire du sang contaminé,
marquée par une réforme de la
Constitution, à partir du dopage qui a conduit à une
refonte des dispositifs
liant le sport, la médecine et la justice, ou encore avec les
différents
« débats nationaux » (l’école,
l’énergie, le spectacle vivant, la
recherche), des changements importants sont à l’œuvre. Ces
changements engagent
des formes inédites de prise de parole et de débat
public, la mise en place de
standards d’action et de jugement (expertise collective,
traçabilité, principe
de précaution, développement durable, etc.) et le recours
massif aux
technologies de l’information et de la communication. L’investissement
de
l’Internet par les acteurs a non seulement modifié les
conditions de production
et de circulation des pièces des dossiers, mais a aussi
changé les formes de
mobilisation et d’existence publique des acteurs-réseaux [38].
Ces transformations produisent, en retour, des modifications tangibles
dans la
manière dont émergent, ou non, les problèmes
publics, et partant, interviennent
dans les processus de décision politique.
L’objet de ce programme
sociologique peut se résumer ainsi : qu’est-ce qui, dans un
dossier,
provoque un changement des représentations, c’est-à-dire
des convictions, des
intérêts et des alliances des acteurs ? L’attention
aux opérations à la
fois cognitives et politiques par lesquelles des acteurs font surgir
leur cause
dans l’espace public montre que la redéfinition des
intérêts et des représentations
dépend de la manière dont des routines, des milieux et
des dispositifs sont
affectés par des signaux d’alertes, des injustices ou des
dysfonctionnements.
C’est là une des lignes majeures de la transformation des
dossiers : en
rendant tangibles des atteintes, réelles ou potentielles, pour
d’autres
acteurs, les porteurs d’alertes ou de dénonciation parviennent
à déconfiner
leur cause, ce qui produit des effets sur les institutions [39].
Par exemple, une coordination relie le conflit sur le régime des
intermittents
du spectacle aux politiques culturelles de l’Etat et à la
mondialisation ;
des apiculteurs mobilisent bien au-delà de leur milieu, en
montrant que le sort
des abeilles engage l’environnement et la santé publique ;
une association
de consommateurs révèle la diffusion de produits
dangereux ; un ingénieur,
devenu lanceur d’alerte, pointe la défaillance de
systèmes de sécurité … Toutes
ces opérations ont des chances inégales de succès
dont on peut cerner les
contraintes à partir d’indicateurs fournis par les
auteurs-acteurs eux-mêmes,
c’est-à-dire à partir des argumentaires et des outils
qu’il développent au fil
de leurs actions et autres prises de position. Lorsque le déconfinement
des causes est réussi, il a pour effet d’accroître le
concernement d’acteurs éloignés, ce
qui crée les conditions d’une « explosion
médiatique » et d’une
« mise sur l’agenda politique » pour utiliser ici
des expressions
courantes en matière de « gestion de
crises ». La durée des processus
est une variable essentielle à prendre compte dans nos
modèles : par
exemple, dans le cas du « nuage de Tchernobyl »,
il a fallu près de
15 ans pour que s’organise une critique outillée de la gestion
des conséquences
de l’accident en France. Certains dossiers sont ainsi marqués
par ce que l’on a
désigné sous l’appellation de période
muette : une période muette se signale par le
décrochage entre les
productions des acteurs sur le terrain et les formes de reprises dans
les
arènes médiatiques et politiques (l’amiante servant ici
de paradigme).
Un
autre aspect important
concerne la tension entre la prolifération des affaires ou des
causes et la
hiérarchisation des préoccupations politiques, que l’on
suppose orientées vers
l’ « intérêt
général » ou le « bien
public ». En
effet, du point de vue des décideurs publics, la prise en compte
des alertes,
dénonciations et autres revendications ne résout pas par
elle-même la question
des priorités et de l’allocation des ressources permettant le
traitement des
dossiers [40].
Le
recours généralisé aux nouvelles formes
d’expertise et de débats publics ne
simplifie pas la prise de décision et l’on voit de plus en plus
de dossiers
déjà déconfinés et discutés
publiquement rebondir suite à la démonstration d’un
traitement institutionnel non abouti ou incomplet – les cas des
affaires de
dopage ou des mobilisations de sans-papiers, qui ne cessent de resurgir
en sont
exemplaires. En disposant, dans un espace de variations
contrôlées, d’un
ensemble de dossiers très différents, on peut formaliser
les contraintes d’une prise
en charge réussie, capable de produire un accord durable entre
les
protagonistes. Pour y parvenir, il nous faut
articuler quatre niveaux d’analyse :
-
Le suivi de la manière dont des
événements ou des
actes sont saisis, qualifiés, repris, mis en série ou
perdus de vue. Qu’est-ce
qui fait d’un événement un événement
marquant, capable de structurer
durablement les actes et les jugements d’une multitude d’acteurs et
à quelles
conditions peut-il donner lieu à une inscription
institutionnelle ?
-
le
deuxième
niveau est celui qui restitue l’organisation des outillages cognitifs
et des
prises de positions axiologiques de chaque auteur-acteur qui intervient
dans un
dossier. Il s’agit à la fois de rendre lisible la
cohérence des points de vue,
saisis dans leurs transformations successives, et d’évaluer la
solidité, ou la
labilité, des alliances qui se tissent entre auteurs-acteurs.
Comment émergent
les expertises qui servent d’appuis aux autres ? Comment
s’élaborent des
argumentaires capables de résister aux variations
d’intérêts et de
représentations ?
-
le troisième niveau s’intéresse
à l’agencement
collectif des dispositifs et des dispositions capables de transcender
les
options particulières ou partisanes. C’est ici qu’intervient la
question des
institutions dans leurs rapports aux jeux d’acteurs et aux conventions
qui les
lient, et sur lesquelles ils fondent leurs actes de protestation ou
leurs
jugements critiques. A quelles formes de légitimité et de
légalité les
protagonistes accrochent-ils leurs causes ? Que demande-t-on
à l’Etat ou
aux instances supranationales ?
-
Enfin, un quatrième niveau concerne
les grandes
configurations – que l’on peut appeler aussi
« méta-configurations »
- auxquelles se réfèrent les auteurs-acteurs :
« ère de la
précaution »,
« mondialisation »,
« société de
l’information », « crise de la
gouvernance », « nouvel
ordre sécuritaire » sont autant de façons de
totaliser les expériences et
les représentations tirées de la multiplicité des
dossiers qui traversent les
arènes publiques. Comment s’opère la
fédération des interprétations et quel
impact a-t-elle sur la production des actes et des arguments ?
Les modalités de passage d’un niveau
à l’autre sont
constitutives d’un type particulier de complexité, dans lequel
se joue bon
nombre de traits associés aux formes démocratiques. Pour
l’affronter, il faut
faire communiquer les questions théoriques et les cas
empiriques, en mobilisant
des outils informatiques répondant à des exigences
drastiques de description.
Une
socio-informatique des dossiers
complexes
Les travaux informatiques menés avec Jean-Pierre Charriau ont permis de concrétiser, sous la forme de logiciels, des instruments de description et d’analyse applicables à différents types de données textuelles. La possibilité de collecter des dossiers qui contiennent bon nombre d’enjeux caractéristiques des sociétés contemporaines, appelle désormais un travail de formalisation d’un genre nouveau, prolongeant ainsi le dialogue avec d’autres disciplines – en particulier la linguistique, la statistique, mais aussi l’économie, le droit ou l’histoire politique et sociale. Les dossiers traités sont à la fois quantitativement importants et marqués par une variation considérable des auteurs et des supports pertinents. Ils sont en outre caractérisés par de continuelles transformations. Construire et manier de telles masses de données textuelles, en assurer la description, la synthèse et l’analyse, mais aussi leur réappropriation, pose de nombreux problèmes. En dépit de tentatives pour la standardiser, l’analyse informatisée de masses de données textuelles repose sur des choix de description décisifs en amont des traitements. Quelles questions peut-on poser aux textes et aux discours étudiés ? Comment passer du découpage des textes en unités lexicales à la saisie de formes plus complexes ? Les expériences informatiques que nous avons réalisées tentent de relier quatre dimensions, qui avaient fait l’objet de formalisations jusqu’alors séparées : une approche statistique, permettant de traiter de grandes quantités d’énoncés ; une élaboration sémantique, capable de rendre compte des significations attribuées à des thèmes ou des personnages, des formules ou des argumentaires ; une dimension historique, renvoyant aux phénomènes de gradualité ou de ruptures, de retour sur le passé ou d’engagement sur le futur ; et enfin un aspect contextuel, lié aux cadres de l’action et de l’énonciation. Pour lier ces différents aspects, on a mis l’accent sur les différentes stratégies de codage des éléments du discours. Les textes peuvent ainsi se décrire dans ces quatre dimensions, sans subir de réduction dommageable à de bonnes interprétations théoriques. On défend l’idée selon laquelle, pour avoir du sens, la représentation de structures textuelles complexes doit assumer le fait que le chercheur est lui-même conduit à interpréter les textes. Il s’agit donc de construire des dispositifs symétriques capables de représenter les textes et les stratégies de l’interprète. Les opérations réalisées ne partent pas d’une modélisation linguistique des énoncés mais de la structuration de l’espace des récits et des argumentations offert par un ou plusieurs corpus. Ce n’est que dans un second temps, lorsque les corpus ont été transformés en bases de connaissances interprétables, que l’analyse des énoncés et des textes individualisés peut commencer. Autrement dit, ces travaux aident à surmonter la fracture classique entre traitements quantitatifs et analyse logico-sémantique. En contrepartie, la plupart des algorithmes et des outils de représentation des connaissances développés à ce jour supposent deux conditions : 1/ que le chercheur humain ne soit pas évincé de la boucle interprétative puisqu’il n’est guère possible de faire « comprendre » des masses de textes à des automatismes ; 2/ que les données réunies soient organisées sous la forme de dossiers cohérents, supposant en amont des décisions relatives à la sélection et au contrôle de la pertinence des documents.
La lente
accumulation de dossiers complexes n’est pas seulement une
collection d’archives numérisées - accumulation dont les
conditions pratiques
ont changé avec Internet. Elle doit aussi fournir des appuis
descriptifs et
analytiques relativement transposables, et rendre possibles des
comparaisons et
des modélisations à plus large échelle. En prenant
appui sur les entités
logicielles déjà réalisées, on poursuivra
leur développement afin d’assurer
leur installation dans un espace de
recherches coopératives orientées vers la
modélisation des processus de
transformation des dossiers d’alerte ou de crise. Le rôle des
outils
informatiques est donc central, non seulement pour le traitement des
corpus,
mais aussi pour la coordination et l’organisation collectives des tests
de
validation des modèles interprétatifs. Notons que le
recours à une pluralité
d’entités logicielles, soumises à une logique de
développement critique
permanent, relève d’une conception distribuée du
traitement de l’information.
Le logiciel Prospéro assure la structuration,
inséparablement statistique et
sémantique, des éléments d’un dossier ;
Marlowe propose un espace de
raisonnement et d’inférence, basé sur la production
interactive de dialogues en
langage naturel assurant à la fois une souplesse
d’exécution et une
explicabilité des opérations effectuées lors des
enquêtes et des
analyses ; Tirésias a une fonction d’explorateur capable de
chercher, sur
Internet, des sources congruentes vis-à-vis des dossiers et des
problématiques
portés par les deux entités précédentes ;
enfin, Chéloné porte la bibliothèque
des dossiers, bibliothèque conçue à partir des
structures utilisées par les
autres logiciels [41].
Pour faire face à la complexité
des dossiers
étudiés, on s’efforce de clarifier le rôle de
personnages et d’acteurs, de
registres argumentatifs, de collections de thèmes et d’objets
cités,
l’émergence de propriétés nouvelles ou la mention
de caractéristiques oubliées.
Les catégories d’analyse prennent en compte des modalités
temporelles utilisées
par les textes : l’urgence ou le délai, l’orientation vers
le passé ou vers
le futur. La temporalité des séries documentaires joue un
rôle essentiel
puisqu’il s’agit avant tout de repérer des
événements, des changements de
régime ou des bifurcations dans les transformations des
dossiers. On cherche à
savoir, par exemple, comment un incident du parc nucléaire
relance la
protestation, comment une occupation de lieu de culte par des
sans-papiers
produit un nouveau débat, comment le dépôt d’une
plainte introduit de nouveaux
acteurs judiciaires dans le dossier du prion.
Parmi les premières
modélisations, je citerai la
manière dont on a doté le logiciel Marlowe d’une
capacité de reconnaissance des
lieux communs de la critique [42].
Il y a des entités ou des phénomènes contre
lesquels on ne peut pas ne pas
prendre position sans courir le risque de se marginaliser dans l’espace
public : il est assez difficile par exemple de revendiquer la
« corruption », la
« haine », la
« bêtise »,
d’être pour les « catastrophes », le
« sida », ou la « pollution
de la planète ». L’usage que font les auteurs-acteurs
de ces lieux communs
de l’alerte et de la critique peut servir de point d’appui non
seulement pour
caractériser les évidences partagées mais aussi
pour discerner les conflits de
valeurs ou les tensions épistémiques (notamment sur la
production de priorités
et de hiérarchies entre les problèmes). Mettre en
évidence ce qui est discuté
et ce qui ne l’est pas, ce qui n’est pas discuté car jugé
indiscutable ou, bien
que discutable, traité comme non pertinent pour la cause,
constitue un des
plans de travail les plus importants de ce programme de recherche sur
les
dossiers complexes [43].
J’ai
fondé le Groupe de Sociologie Pragmatique et Réflexive
(GSPR) au
printemps 2001. Les membres de ce centre ont en commun un souci
d’articulation
entre les logiques d’enquête et les modélisations en
sciences sociales. Les
séminaires et les travaux menés sur les alertes, les
débats publics ou les
formes de mobilisation explorent les effets produits par les modes de
fonctionnement en réseaux, avec l’avènement
supposé d’une “ société de
l’information ”, sur les outils de description et les
catégories
d’analyse. Le déploiement de l’action collective et de la
critique sociale, via
les réseaux d’information et de communication, change les
modalités de
l’enquête sociologique, obligeant les chercheurs à
inventer de nouvelles technologies littéraires.
Au lieu
d’entretenir une opposition entre “ technophiles ” et
“ technophobes ”, le recours à des techniques
informatiques permet de
penser autrement les médiations conceptuelles et
méthodologiques nécessaires à
la description et l’analyse des dossiers qui marquent les
transformations en
cours des sociétés contemporaines. Mais il ne s’agit pas
seulement d’une nouvelle
orientation de nos recherches. Car ces travaux sociologiques et
informatiques,
menés à la croisée de multiples disciplines,
peuvent donner lieu à des formes
inédites de formation et de transmission dans les années
futures. Peut-on
fournir aux jeunes chercheurs, habitués désormais
à « surfer » sur la
Toile, de nouveaux espaces de raisonnement et d’argumentation rompant
avec le
caractère quelque peu hallucinogène de sites et de
moteurs de recherche leur
promettant un accès facile à la totalité des
informations pertinentes ? On
propose ainsi d’intégrer les logiciels sociologiques, et leurs
pratiques, dans
le nouveau cursus LMD en gestation, de façon à fournir
une offre attractive aux
étudiants. Il s’agit de permettre l’appropriation d’outils
éprouvés, nés au
cœur des nouvelles sociologies, et de contribuer, à travers
l’étude de leurs
dossiers, à la production d’une bibliothèque de corpus
créant les conditions
d’un espace coopératif durable [44]. On pourrait
doter ainsi l’Ecole d’un dispositif
permanent d’enseignement et de recherche informatisé,
suffisamment inédit pour
servir à terme de référence, au moins dans
l’espace européen.
[1] Cette expression, encore peu
frayée, a été utilisée par Jean-Louis Le
Moigne, théoricien des systèmes
complexes, lors d’une rencontre du programme
« modélisation de la
complexité » (Aix-en-Provence, 17-18 juin 1999).
[2] Bien que je l’utilise dans
une
acception différente, je partage le terme de
« socio-informatique »
avec les chercheurs du LIMSI (Orsay) spécialisés dans les
outils cognitifs
nécessaires aux « pratiques collectives
distribuées », notamment
Jean-Paul Sansonnet et Bill Turner.
[3] Voir P. Pharo et
L. Quéré, Les Formes de l’action, Raisons
pratiques, Paris, EHESS,
1990 ; L. Boltanski et L. Thévenot, De la
Justification,
Paris, Gallimard, 1991.
[4] Voir La Faute
professionnelle – Une sociologie
des conflits de responsabilité, Paris,
Métailié, 1991 ; Experts et
faussaires – Pour une sociologie de la perception, Paris,
Métailié, 1995.
[5] B. Latour, La
science en action,
Paris, La Découverte, 1988 ; L. Boltanski, L’Amour
et la Justice
comme compétences, Paris, Métailié, 1990.
[6] Voir les solutions
envisagées en histoire dans
B. Lepetit (dir), Les Formes de l’expérience. Une autre
histoire
sociale, Paris, Albin Michel, 1995.
+
[7] La notion d’arène
évite l’unification suscitée par
l’expression habermassienne d’ “ espace public ” :
toutes
les arènes ne sont pas liées et ne reposent pas sur les
mêmes dispositifs et
jeux d’acteurs. Voir N.Dodier, Les hommes et les machines – La
conscience
collective dans les sociétés technicisées,
Paris, Métailié, 1995.
[8] Voir F. Chateauraynaud
et
D. Torny, Les Sombres précurseurs – Une sociologie
pragmatique de
l’alerte et du risque, Paris, Editions de l’EHESS, 1999.
[9] F. Chateauraynaud, “ Essai sur le tangible – Entre expériences et jugements : la dynamique de la preuve et du sens commun ”, document distribué en séminaire, EHESS, décembre 1996, 80 p. Ce texte a été refondu pour donner un article « L’épreuve du tangible », à paraître fin 2004 dans la revue Raisons pratiques.
[10] M. Callon, La
Science et
ses réseaux – Genèse et circulation des faits
scientifiques, Paris, La
Découverte, 1989.
[11] Voir la sociologie de
P. Bourdieu, dont les présupposés s’éclairent
à travers la lecture de
C. Lazzeri sur la pensée de Pascal (Force et justice
dans la politique
de Pascal, Paris, PUF, 1993).
[12] L. Boltanski et
L. Thévenot, op.cit.
[13] L’ “ affaire
Sokal ” a poussé jusqu’à la caricature cette
opposition avec le procès du
“ post-modernisme ”. Les arguments ne font jamais
référence au
travail des sciences sociales et visent seulement des
rhétoriques ou des
théories opposées aux “ sciences dures ”. Or
l’orientation
pragmatique, qui engage une forme de réalisme, via les
contraintes pratiques
affrontées par les acteurs pour configurer leur monde, ne peut
être assimilée à
une variante du “ relativisme cognitif ” et, partant,
échappe à ce
type de polémique.
[14] Sur le passage de la
croyance à la conviction, voir F. Gil, La conviction,
Paris,
Flammarion, 2000.
[15] Pour William James, il
n’est pas question de douter qu’il existe un monde extérieur,
objectif,
indépendant de nous et qui précède
l'expérience que nous en faisons. Mais
celle-ci est primordiale, car l’arrêt de l’incertitude ou de
l’inquiétude n’est
pas dans la représentation mais dans les chocs provoqués
par
l’expérience : est réel ce qui résiste dans
l’expérience. Voir
D. Lapoujade, William James – Empirisme et pragmatisme,
Paris, PUF, 1997.
[16] Voir l’idée de
propension
développée par F. Jullien (Traité de
l’efficacité , Paris, Grasset,
1996).
[17] Sur la notion d’ouverture
d’avenir, voir R. Duval, Temps et vigilance, Paris, Vrin,
1990.
[18] Il suffit parfois d’un
événement
spectaculaire pour qu’un basculement complet ait lieu. Par exemple, au
lendemain du 11 septembre 2001, le risque qu’un avion s’écrase
sur une
installation nucléaire passe de l’état
d’éventualité “purement
imaginaire ”, de risque “ totalement
négligeable ”, et, de fait,
négligé, à l’état de préoccupation
majeure qui contraint les autorités à
prendre des mesures d’urgence et à constater publiquement
l’extrême
vulnérabilité des installations…
[19] M.-A. Hermitte, Le Sang
et le
Droit - Essai sur la transfusion sanguine, Paris, Seuil, 1996.
[20] Voir P. Lascoumes, M. Callon,
Y.
Barthe, Agir dans un monde incertain, Paris, Seuil, 2001.
[21] Dans la genèse du
droit civil au
XIXème siècle, on trouve, dans le modèle de
responsabilité, l’idée d’une
“ attention normale ”, celle d’un “ homme normalement
avisé ”. Pour comprendre ce que recouvre cette norme de
jugement, il faut
regarder la production quotidienne des capacités d’action et de
jugement.
L’ “ homme avisé ” risque fort de rester une pure
fiction
juridique s’il ne peut développer ses propres prises au fil des
expériences.
Comment les changements historiques font-ils “ bouger ” ce
personnage
idéal ? Dans son Traité des preuves judiciaires
(1832), Bentham
développe une théorie du jugement qui incorpore la
transformation continuelle
des éléments de sens commun et des ressorts de la
factualité.
[22] Sur les difficultés de
cette
mise en rapport, voir Paul Ricoeur, en particulier ses commentaires sur
les
jeux d’échelles dans La mémoire, l’histoire, l’oubli,
Paris, Seuil,
2000, pp. 267-292.
[23] Voir F. Chateauraynaud
et
D. Torny, op.cit.
[24] M. Gribaudi, “ Echelle,
pertinence, configuration ”, in J. Revel (ed.), Jeux
d’échelles –
La micro-analyse à l’expérience, Paris, Hautes Etudes
Gallimard Le Seuil,
1996. P. 120.
[25] Les questions temporelles ont
fait l’objet de discussions récentes en histoire et en sciences
politiques en
réaction au « présentisme »
supposé dominant. Voir P. Zawadzki (dir) Malaise
dans la temporalité, Paris, Publications de la Sorbonne,
2002 ; F.
Hartog, Régimes d’historicité – Présentisme et
expériences du temps,
Paris, Seuil, 2003.
[26]
Voir F. Chateauraynaud, « Invention argumentative et
débat public -
Regard sociologique sur l’origine des bons arguments », Cahiers
d’Economie politique, n°47, printemps 2004.
[27] F. Chateauraynaud,
“ Les relations d’emprise – Une pragmatique des asymétries
de
prises ”, document distribué en séminaire, EHESS,
mai 1999, 46 p.
[28] Construire le
répertoire de ces
formes d’action, qui vont de l’arrachage de plants transgéniques
au piratage
informatique, est en soi tout un programme sociologique. C’est aussi
l’occasion
de discuter les différentes théories de la mobilisation.
Voir par exemple D.
Snow et alii, “ Frame alignment processes, micromobilization
and
movement participation ”, American Sociological Review,
51, 1986,
pp. 464-481.
[29] Des auteurs sont
passés maîtres
dans l’art de donner à voir dans toute crise les prodromes d’une
apocalypse
d’un genre nouveau. Voir I. Ramonet, Géopolitique du
chaos, Paris,
Galilée, 1997.
[30] La bibliographie est
évidemment
immense et hétérogène. Voir, entre
autres, M.M.
Waldrop, Complexity – The Emerging Science at the Edge of Chaos
(Touchstone Books, N.Y., 1993) ; D. Byrne, Complexity Theory and
the Social
Science (London, Routledge, 1998).
[31] L’enquête est bien
sûr entendue
ici au sens que lui donne J. Dewey, un des pères du pragmatisme,
dans Logique
– La théorie de l’enquête (Paris, Puf, 1993).
[32] J.-C. Passeron, Le
Raisonnement sociologique – L’espace non-popperien du raisonnement
naturel,
Paris, Nathan, 1991.
[33] Ces préoccupations
font, depuis
plusieurs années, l’objet d’un séminaire de l’Ecole des
Hautes Etudes en
Sciences Sociales intitulé « Concepts et
méthodes pour l’analyse des
dossiers complexes ».
[34] Voir F. Chateauraynaud, Prospéro
– Une technologie littéraire pour les sciences humaines,
Paris, CNRS
Editions, 2003.
[35] P. Duret et P. Trabal, Le
sport et ses affaires – Une sociologie de la justice de
l’épreuve sportive,
Paris, Métailié, 2001.
[36] Sur tous les dossiers
étudiés,
on constate que les acteurs, qu’il s’agisse de milieux professionnels
ou de
collectifs de citoyens, développent d’importantes
capacités d’expertise, au
point qu’il est désormais improductif de parler de
« profanes »
opposés à des « experts ».
[37] Voir N. Dodier, Leçons
politiques de l’épidémie de sida, Paris, EHESS, 2003.
[38] Un acteur-réseau se
définit comme un groupe
capable de fédérer des acteurs très
hétérogènes en utilisant, pour y parvenir,
des technologies en réseau. Pour ne prendre qu’un exemple, la
critique
anti-nucléaire a été relancée en France
à partir de la fin des années 1990 par
l’intermédiaire de nouvelles formes de mobilisation liées
à l’usage de
l’Internet.
[39] Voir M. Dobry, Sociologie des crises politiques, Paris, FNSP, 1992. Notons que cette problématique rejoint les préoccupations des économistes qui se placent à la croisée des approches « institutionalistes » et « conventionnalistes ». Voir C. Bessy C., « Institutional Embeddedness of Economic Exchange, Convergence between New Institutional Economics and the Economics of Conventio