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Du refus d'obtempérer en régime sarkozien

Phénoménologie de l'abus de pouvoir ordinaire et de ses suites judiciaires

(texte mis en ligne le 2 janvier 2008, à 23:45)

 

Ce texte fait suite à la nuit que j’ai passée en garde à vue (12-13 juin 2007) dans une annexe du commissariat du 9ème arrondissement à Paris. Cette garde à vue   (décision relativement grave de la part d’une autorité judiciaire) a été occasionnée par un non-événement de circulation. Mais la qualification pénale des faits veut que je sois poursuivi pour avoir « sciemment refusé d’obtempérer à une sommation de s’arrêter » émise par des agents de police. Etant sociologue, une fois les premières émotions écartées, une telle capacité de création de la délinquance ne me surprend pas outre mesure. Mais j’en viens aux faits … lesquels sont d’une banalité affligeante bien qu’ils suffisent, aux yeux du Parquet, à faire de moi un dangereux délinquant (il n’y a pas d’âge pour débuter après tout !)

Le mardi 12 juin 2007 vers 21h30, après être monté en métro dans le nord de Paris pour y récupérer le véhicule que j’avais prêté quelques jours à une amie, je rentrais tranquillement vers Montreuil. Manque de chance, non loin de la place Clichy, j'ai été pris dans un micro bouchon (c’est apparemment fréquent dans le quartier), un autocar de tourisme qui cherchait visiblement la place Pigalle bloquant ce qui ressemble à un rond-point. L'engin, immatriculé en Allemagne, était rempli de touristes émoustillés par leur arrivée dans le quartier chaud de Paname, et surtout me cachait la vue. De sorte qu'il m’a pour ainsi dire poussé dans un couloir de bus. Je me rappellerai longtemps de ce croisement : il s’agit en effet de l’endroit précis où le couloir de bus du boulevard de Clichy passe subitement de la partie droite à la partie gauche de la chaussée ! On peut s’y rendre, le spectacle est édifiant : un véhicule sur deux fait une embardée pour reprendre le bon couloir ; un véhicule sur 8 est pris dans le couloir (et il s’agit de statistiques en situation de rond-point dégagé). Bref, un excellent piège à con si l’on me permet l’expression. Seuls les riverains ou les habitués peuvent maîtriser un tant soit peu ce genre d’agencement. Bon, la belle affaire ! J’ai près de 30 ans de conduite, pas un seul accident sérieux à mon actif, très peu d’ « infractions constatées », encore plein de points à mon permis, je n’allais pas abandonner mon véhicule au milieu de la chaussée et partir en courant en proie à la panique. Circulez c’est une erreur ! Voilà en gros mon état d’esprit sur le coup. Oui mais, de l’extérieur ? « Espèce d’enfoiré hein, on a bien l’impression que tu l’as fait exprès, tu as voulu dégager plus vite hein ? Chauffard ! »

Quand je pense que j’ai dirigé une enquête et rédigé un rapport sur l’expérience ordinaire de la sécurité routière et que parmi les arguments le plus souvent opposés à la répression on trouve évidemment les problèmes d’aménagements des espaces routiers ! Bon enfin, ne mélangeons pas tout n’est-ce pas !



Le monde physique existe – même lorsqu’il découle d’une construction sociale !
 

En l’occurrence, d’un point de vue physique, une fois embarqué dans le couloir, je n’avais pas d’autre choix que d’aller jusqu’au prochain croisement puisque ce couloir-là est protégé – et je ne roule pas en 4X4. A la sortie de la courbe, j’ai aperçu des agents de police, lesquels regardaient dans la direction opposée (vers le nord). Après tout je ne faisais que passer et j'avais la ferme intention de reprendre la bonne file ! Qui aurait l’idée de s’arrêter tant qu’on ne lui a rien signifié ? Lorsqu’ils ont réagi, mon véhicule les avait dépassé ; voyant une certaine agitation dans mon rétroviseur, j’ai alors fait un signe cherchant à signifier que j’avais fait une erreur et que je regagnais la file normale ! Las ! Ils ont visiblement interprété le signe comme un « bras d’honneur » ! C’est ce que m’a dit un des agents, entre deux « ta gueule, tu vas morfler mon salaud ! » dans la voiture de police, ajoutant : « c’était quoi ce geste hein, en plus tu as bu ! ». J’avais effectivement bu une coupe de Champagne au cocktail de la conférence Marc Bloch  à la Sorbonne, de laquelle je revenais avant de récupérer ma voiture …

[Une description qui mêle l’avant, le pendant et l’après, l’interne et l‘externe, le comment et le pourquoi c’est difficile à lire n’est-ce pas ? Car plusieurs séquences se chevauchent, et pour le lecteur éloigné ça signe vite le délire … C’est une des contraintes de ce genre d’aventure : très vite on vous juge sur la forme de votre récit, pas sur les éléments de la situation ! Tout ceci est très socio-logique ! J’en reviens donc à l’enchaînement objectif des faits… ]

Ma voiture étant immatriculée dans le 93, les policiers n’ont pas hésité et l’ont illico prise en chasse – ah ah mauvais calcul mon lascar tu pensais qu’ils étaient à pieds ; ça t’a fait bizarre de les voir surgir dans ton dos sirène hurlante ! Ben oui, après quelques centaines de mètres, j’ai eu droit à ce qu’on appelle une "arrestation musclée" . Le plus cocasse, en un sens, c’est que je me suis pris moi-même dans le piège. Car tout ce qui a suivi a pris sa source dans ce joli moment spécialement conçu pour les cours de sociologie interactionniste : lorsque face à la menace de deux pistolets brandis par des policiers particulièrement nerveux, j’ai reçu deux injonctions simultanées « bouge pas ! » / « descends de là ! » , j’ai cru bon de dire : « je ne vais pas pouvoir faire les deux en même temps ! ». Il faut l’avouer, ce n’était pas une bonne idée de la ramener, d’autant que j’avais esquissé un geste afin de couper la musique de jazz (c’était Mal Waldron … ) en pensant qu’on allait parlementer calmement. Or, c'est oublier que nous sommes en guerre contre le terrorisme et que ce geste aurait pu me permettre d’atteindre une kalachnikov cachée dans la boîte à gants – il y a tellement de flics qui se font flinguer en France ces dernières années, on peut les comprendre, non ? Et pendant qu’on me tirait violemment par le bras, arrachant la ceinture de sécurité au passage, j’ai entendu la sentence : « toi tu vas passer une sale nuit ! ».

Quand j’ai dit que j’étais « fonctionnaire », un des flics à l’avant du véhicule m’a dit « c’est ça et moi je suis ministre de l’intérieur ! » … Sur le PV, je l’ai su plus tard, il est écrit : « au vu de l’état d’euphorie de l’individu qui tenait des propos incompréhensibles de manière répétée, il a été mis en sécurité » … Et voilà donc le piège refermé sur ce pauvre intello qui, comble de l’ironie, ne prend quasiment jamais sa voiture à Paris !

Donc tout est allé très vite : extraction brutale de mon véhicule, puis menottes, insultes fines et variées, alcootest (lequel a donné l’invraisemblable résultat de 0.07 grammes ) ; et puis une authentique nuit d’enfer : attaché d’abord à un banc pendant des heures, insulté pour avoir simplement tenté d’engager la conversation avec les clients du jour, puis fouille intégrale (j’aurai au moins pu montrer mon cul à des poulets une fois dans ma vie !), mise en cellule sans rien à boire ni à manger, couché à même le sol, sans évidemment rien sur soi à part une chemise et un pantalon (prévention oblige…) … ; j’ai longuement parlé avec un jeune sénégalais, codétenu de circonstance, soupçonné, injustement selon lui, de « complicité de viol » (on l’accuse d’avoir « tenu la porte et surveillé les environs … », passons ). Ce garçon de 19 ans était fort sympathique et avait besoin de parler, il m’a donc raconté sa vie – on fait du terrain comme on peut n’est-ce pas … Puis l’audition tant attendue est intervenue à 4 heures du matin. Un « OPJ » fort peu sympathique qui essayait d’apprendre à taper sur un clavier tout en me posant des questions, pas toutes discrètes, a longuement insisté sur ceci : « dans la vie il faut assumer ses actes Monsieur Chateauraynaud ». Bonne idée en effet. Il m’a aussi surpris en me demandant : « les agents disent que vous rouliez à grande vitesse, que répondez-vous ? Ils sont assermentés comme vous savez … » … ben oui je roulais à 45 ou 50 km/h, soit la vitesse légalement autorisée ; par rapport à des types plantés sur un trottoir c’est très rapide en effet, mais je n’allais pas lui faire la liste des problèmes pratiques que permet d’éclairer la théorie de la relativité  … Il n’a pas apprécié les mots d’esprit dont j’ai usé, notamment quand il a commencé à remplir le fichier destiné au STIC – mon sens de l’ironie me perdra. Bon, j’abrège. Il y a eu la séance de photos comme au cinéma et les empreintes digitales … l’ adn , ce n’est pas encore pour les crapules de seconde catégorie de mon espèce … même si ça ne saurait tarder.

Détail piquant si j’ose dire, la cellule que j’ai fini par partager avec deux autres personnes, couchées à même le sol, a été gazée vers 5 heures du matin pour faire taire le nouveau patient trop impatient, lequel hurlait quelque peu il est vrai, et demandait à être libéré (n’importe quoi !), mais avait surtout le tort d’être lui aussi d’origine africaine et « déjà connu des services de police ». Je n’ai évidemment pas dormi. J’ai obtenu après plus d’une heure de haute lutte qu’on me sorte de la cellule devenue irrespirable et j’ai retrouvé le banc et les menottes.

Le début de matinée a été long mais je dois dire que l’équipe du matin s’est révélée plus courtoise que celle de la nuit. Et, figurez-vous, j’ai eu droit à quelques biscuits !

J’ai finalement été libéré à 11 heures, avec une convocation devant le Procureur de la République. J’ai mis une demi-heure à ranger mes affaires en vrac. On m’a remis les clés de ma voiture, qui n’était pas à l’emplacement indiqué et que je suis donc allé récupérer comme il se doit à la fourrière la plus proche (136 euros pour 2 heures, c’est rentable).

 

Grâce aux « procédures alternatives », on peut acheter son délit et continuer à vivre normalement

(une belle idée d’économiste pour rentabiliser la justice).


Je passe sur quelques scènes intermédiaires avec différents protagonistes secondaires de ce psychodrame (avocat, greffier, secrétariat du commissariat que j’ai tenté de recontacter pour avoir le PV d’audition, etc.). En septembre je me suis rendu à la convocation du délégué du procureur, dans les locaux de la section dite de « composition pénale » permettant le « traitement en temps réel » des « procédures alternatives ». J’y allais en confiance : un avocat m’avait dit : « il va vous faire un rappel à la loi et puis ce sera classé »… J’ai donc rencontré un homme proche de la retraite, fort courtois mais débordé et passablement fatigué. Après avoir quelque peu compati, ironisé et soupiré (« ah que voulez-vous on a embauché des types qui jouent aux cow-boys et à qui on dit de faire du chiffre, voilà le résultat ! »), il m’a demandé de signer un papier stipulant que je reconnaissais les faits, ce qui me permettait, honneur insigne, d’échapper au jugement : « 200 euros, l’affaire est bouclée, c’est ce qu’il y a de plus simple entre nous, bon vous avez un casier naturellement, mais vu votre profession ça n’a pas d’incidence ! ». Après un délai de réflexion, j’ai refusé cet arrangement. 200 euros c’est un prix scandaleux pour une chambre sans lit et sans toilettes, même dans le 9ème arrondissement ! Surtout, il n’était pas question de reconnaître les faits tels que décrits par mes cow-boys………

Voilà où on en est. La nouvelle convocation est arrivée par huissier le 12 décembre 2007, lequel huissier, en bon professionnel, a déposé chez moi une lettre m’invitant à retirer une lettre RAR à la Poste laquelle contenait un avis indiquant qu’une convocation authentique avait été déposée à la mairie de Montreuil – où je me suis rendu pour la retirer. Au document officiel me précisant la date de l’audience dans la salle de la 14ème chambre mais devant la 30ème chambre, était jointe une facture de l’huissier. On me précisait bien toutefois que je ne devais pas la régler tout de suite. Il y avait aussi une longue liste de documents à prendre avec moi le jour de l’audience – au cas où je serais condamné. !

 

Que faire ?


 

Le jugement du tribunal correctionnel aura donc lieu le 25 janvier 2008, à 9h au Palais de Justice de Paris, 4 bd du Palais. Je plaiderai moi-même en me contentant de relater ma version des faits – je l’avais déjà consignée par écrit, sous une forme contrôlée par des amis juristes (pas cette version-ci) et adressée au Procureur dès la fin juin, bien avant la première convocation qui était fixée au 21 août (qu’est-ce qu’on rigole en Sarkozie : dans les parquets, on travaille plus pour punir plus, même pendant les vacances d’été !). Mais le délégué du procureur n’a pas lu ce courrier. Lors de notre rencontre, il a vaguement marmonné que la pièce était associée au dossier mais n’avait pas été numérotée … Des choses qui arrivent … A quoi ça tient … Et puis bon, s’il commence à lire la prose envoyée par tous les repris de justice d’Ile de France !

Devais-je alerter les médias dès le début de cette affaire ? J’ai longuement hésité mais j’ai préféré, jusqu’à ce début janvier, ne rien publiciser. Il faut dire que j’ai eu autre chose à faire et que j’ai tout mis en œuvre pour éviter de ruminer  cette histoire. Le pragmatisme me contraint à adopter un « profil bas » le jour de l’audience (le code prévoit jusqu’à 3 mois de prison ferme pour le délit de refus d’obtempérer…) et on m’a prévenu que les procureurs et les juges parisiens ont du mal avec les « intellos » , qu’il ne faut surtout pas les énerver avec des généralités…. Et, à vrai dire, passer pour une victime typique du sarkozysme, ça me gave, comme on dit dans le Sud. Je ne m’appelle pas Guillaume Dasquier. Cela dit, il y a bien de quoi s’interroger. C’est pourquoi j’ai rendu accessible ce récit et ces quelques observations. Je ne fais qu’user de ma liberté d’expression.  Si ça tourne mal on avisera.

 

Quelle leçon tirer de cette histoire ?



Mon cas peut être traité comme une affaire individuelle, une anicroche ou un malentendu ; mais il n’en reste pas moins que cette affaire s’est produite en juin 2007 et qu’elle était assez improbable auparavant, du moins sous cette forme. Allons droit au but : un régime policier et autoritaire s'est installé tout en distillant dans de multiples milieux une micro-terreur, assez difficile à politiser telle quelle – et qui prend forme elle-même sur des peurs et des aspirations diffuses. Je ne pense pas que tout vienne d’en haut et que le pouvoir de contrôle de l' omniprésident élu en mai 2007 soit si puissant, on le voit tous les jours avec la ronde constante des dossiers et des tours de passe-passe médiatiques. Mais, sa forme particulière de rapport aux autres donne l’exemple et les pandores de base ont besoin d’un modèle – tout le monde a été sidéré par l’affaire du Kärcher, celle de l’agression des paparazzi du lac de Wolfeboro ou plus récemment celle de l’échange virulent avec un marin-pêcheur, donnant l’image d’une petite frappe bien plus que d’un homme d’Etat. Dans ce contexte, le fait d’être un intellectuel aggrave son cas. Ainsi, un ami m’a dit : « arrête, un truc comme ça ce n’est pas possible, c’est que tu les as provoqués, t’as voulu jouer à l’intello plus malin, ça les a chauffé, et pour eux tu es un lascar comme un autre, ils ont voulu te donner une leçon » (celui-là je lui apporterai volontiers des oranges à l’occasion …). La politisation ça passe aussi par l’ accumulation des cas. Il suffit de collectionner un peu les événements pour voir que les abus de pouvoir se multiplient.

C’est pourquoi, sans aller jusqu’à basculer dans la dramaturgie qui est souvent de mise dans les milieux militants ou activistes, j’invite tous les citoyens ayant encore un peu de bon sens et de goût pour la liberté (et un dégoût corrélatif pour la surenchère sécuritaire) à une vigilance constante sur la façon dont l’appareil policier resserre les mailles de ses filets. Nous devons refuser d'entrer dans le système asymétrique et abusivement répressif qu’on nous prépare. Ce n’est pas seulement parce qu’à la prochaine anicroche on dira de moi que je suis « connu des services de police » que j’éprouve une certaine inquiétude. C’est la transformation de notre sens de la réalité qui est en jeu. Un collègue m’a écrit dans un mail, sans connaître les détails de l’affaire : « je ne vois pas le rapport avec la politique sécuritaire, tu as commis une faute et tu dois la payer, quoi de plus normal ?». Le retour de la morale est une aubaine pour le nouveau système, évidemment – et Sarko étant du genre insatisfait, la morale doit même céder la place à la religion ! A chaque fois on lit « une limite a été franchie » … mais le processus se poursuit. Pour ce qui est de l’appareil répressif, on ne voit pas comment faire machine arrière, d’autant que la plupart des acteurs sont eux-mêmes pris par la logique de ce système sécuritaire. Par exemple, même chez les journalistes consciencieux quand on lit le prédicat, forcément négatif, « connu des services de police », on considère que c’est de l’ordre de la factualité : c’est un trait qui se lit comme un « mauvais signe » et à toute interrogation on se verra opposer : » quand on n’a rien à se reprocher, on n’a pas peur de la police et des contraintes de sécurité … ». Pour dire les choses encore plus crûment : voilà à quoi sont dressés les petits cognes sous-éduqués qu’on a recrutés pendant les années qui ont précédé l’élection de leur chef : élargir le cercle des primo-, proto-, crypto-délinquants ; balayer les formes de régulation ordinaires, sources de contre-pouvoir (cf. la police de proximité ….). C’est pourquoi il faut impérativement reprendre le contrôle des interactions ordinaires, dans la rue, le métro, les lieux publics, les quartiers, les entreprises ! Face à des situations de trouble ou d’anicroche somme toute ordinaires, il importe de défendre le droit à l’erreur, à la discussion, à l'humour-ironie. Dans certains contextes, il va falloir soutenir, pratiquer, revendiquer l'insoumission. Et bien sûr développer, même si ce n’est pas toujours facile (on le voit dans le cas dramatique des sans-papiers), la mobilisation collective. Si chacun traite ses affaires comme des anecdotes locales sans conséquence ou gère sa propre culpabilité, en la monnayant d’une manière ou d’une autre, nous n’aurons plus rien à opposer à la levée continue des barrières de protection de l’ensemble de nos droits civils.

 

Un grand merci à ceux/celles qui ont pris la peine de lire ce témoignage jusqu’au bout, surtout si ce n’était pas le motif initial de visite de cette page …

 

Francis Chateauraynaud

 



Communiqué adressé le 25 janvier à 12h45 à mes amis et collègues, chercheurs-enseignants et doctorants


Bonjour,

je reviens du palais de justice, où s'étaient rendus pour me soutenir une douzaine d'amis et de collègues que je remercie de nouveau.
Je suis passé en premier. Outre la greffière et un huissier, la  présidente de la cour était seule, pas d'assesseur. Elle bafouillait et n'articulait pas, on avait du mal à entendre ce qu'elle disait. Il n'y avait pas beaucoup d'affaires dont les "mis en cause" étaient présents et c'est allé assez vite, les jugements ont été rendus vers 11h15.

J'ai plutôt assuré lors de ma plaidoierie à la barre - en tout cas c'est l'opinion des amis venus me soutenir. J'ai seulement commis une erreur rhétorique, emporté par mon discours, car au détour d'une phrase j'ai ajouté "et je suis universitaire" pour signifier : "je respecte évidemment les lois". Ce genre d'auto institution ça ne passe pas - sauf si c'est un avocat qui le dit ; on a beau le savoir .... pour moi dire que je suis "universitaire" ce n'est pas plus ou moins chargé que de dire que je suis "turc", "sdf", "dépressif", comme les autres clients du jour mais bon .... L'intello est basiquement crédité de mauvaise foi.
Le procureur de la République a bondi et m'a coupé la parole en s'exclamant : "le fait que vous soyez universitaire on n'en a rien à foutre". Je l'ai mis en colère, mais j'ai résisté et on s'est même engueulé - c'est snob de se fritter avec un proc' ! Il a demandé 400 euros d'amende pour l'exemple. Le type suivant, pourtant condamné déjà n fois, n'articulant pas un mot et au bord des larmes, a eu droit lui à un peu de commisération : en clair faut pas la ramener.

J'ai finalement écopé de la même amende que celle qu'on me proposait en traitement alternatif - 'composition pénale' comme ils disent : soit 200 euros, avec 20 % de remise si je paye dans le mois  :-P et je n'ai pas d'inscription au casier. J'ai donc bien fait d'aller en jugement. J'ai au moins pu donner ma version de l'affaire. Je paye et c'est terminé pour moi. Je reste évidemment fiché chez les flics. Le PV des flics est incroyablement mensonger mais impossible de les contredire. N'importe quel petit salaud en uniforme en entrant mon nom dans son ordi aura droit à la description d'un grand délinquant. Je suis tombé dans les stats annoncées par Serge Portelli qui dénonçait il y a déjà pas mal de temps l'augmentation continue des gardes à vue et donc fatalement du nombre d'abus. Mais l'objectif est clair, il faut pénétrer plus profondément le corps social et étendre l'emprise de la machine répressive en interpellant, intimidant, fichant, culpabilisant …
L'ami de Bolloré a construit une ceinture de petits et gros menteurs assermentés que la justice ne remettra en cause que pour faits graves - genre grosses bavures et encore ...

Mon affaire est close mais la lutte continue : je suis en contact avec des assoc pour monter un comité de veille et d'entraide contre les gardes à vue abusives.
Je tiens à recueillir un maximum de témoignages de gens qui ont été malmenés par la police , les renvoyer vers l'instance de Marlowe en planque à l'étranger, puis en fonction des résultats, envoyer à différentes instances et organiser des manifestations diverses - au moins quelques séminaires sur ce thème l'an prochain, etc.
Je suis preneur de toute collaboration. Il est urgent d'engager un peu de travail politique de fond !

Bon week-end
je file à l'AG de l'EHESS sur le déménagement dans le nord de Paris qui promet elle aussi quelques émotions

FC





Constat d'aggravation continue (note du 25 mars 2008)



Depuis le mois de janvier j’observe en détail toutes les scènes dans lesquelles surgissent des représentants des forces de l’ordre, qu’il s’agisse de policiers, en civil ou en uniforme, de CRS ou de gardes mobiles, ou encore de vigiles RATP. Le nombre de bizarreries que je constate ne cesse de croître et confirment les observations faites par d’autres : il n’y a plus aucune communication normale entre les personnes ordinaires et les représentants de l’ordre public. D’ailleurs, désormais, sur les trottoirs on aperçoit des agents qui brandissent leur bâton, appelé tonfa par référence à son origine asiatique, comme s’ils allaient frapper des piétons. Je ne vais pas multiplier les anecdotes mais j’ai pu filmer l’interpellation d’un cycliste passé au feu orange tandis qu’un 4X4 arrivant derrière passait allégrement le feu rouge (je me suis demandé si je ne devais pas illico courir à une consultation d’ophtalmologie !).
Dans le métro, j’ai suivi, les bras croisés et sans dire un mot (ce qui m’exposait quand même à quelques ennuis …) la fouille au corps d’un black d’une trentaine d’années qui répétait qu’il allait travailler et qu’il allait être en retard. Malgré des papiers visiblement en règle et une première palpation sans résultat tangible, un des jeunes flics a dit : « nous on n’est pas pressé d’ailleurs on va te refouiller parce qu’on n’est pas tombés de la dernière pluie ». Un des flics s’est approché de moi et m’a demandé ce que je faisais là. J’ai maintenu un regard très lointain et j’ai dit : « j’attends quelqu’un ». Il n’a pas insisté. Il faut désormais faire très attention car l’ »outrage » tombe très très vite :
Outrages à agent: peut-on encore parler aux policiers?

A Montreuil j’ai raté la vidéo de l’année : deux voitures banalisées et un fourgon pourchassant on ne sait qui en pleine nuit et tournant dans le quartier comme des fous : j’ai traîné à sortir mon appareil numérique … on se croyait dans le tournage d’un film de série B
J'ai réussi à filmer plusieurs scènes à Marseille lors d'un déplacement (jamais vu autant de poulets que les jours qui ont précédé le deuxième tour du scrutin municipal) ...
Je pense qu'il faut impérativement créer en France une sorte de grand réseau d'observateurs spontanés de la police, armés de caméras vidéos, d'appareils numériques et de calepins ou d'enregistreurs pour accumuler les récits. ça se fait déjà dans certains pays anglosaxons ... Je continue à collectionner de multiples cas et témoignages. On peut les adresser à mon collègue et ami :

Claude (point) Pichegru [arobase] laposte.net

FC


Comment Le Monde atteste de l'existence d'un fait social

Le Monde - Edito - 23 avril 2008

La garde à vue facile

Plus d'un demi-million en 2007, soit un doublement depuis 2000 : en quelques années, le nombre de gardes à vue a explosé en France. Mesure de retenue des suspects pour une durée de vingt-quatre heures renouvelable, elle se banalise dans les pratiques policières. Prononcée de plus en plus souvent en cas d'infraction aux législations sur le séjour des étrangers ou sur les stupéfiants, et aussi pour les petits délits de la voie publique, elle est pourtant loin d'être une disposition anodine de la procédure pénale : c'est une mesure coercitive, la première porte d'entrée dans le circuit pénal français.

La garde à vue a deux visages. Pour les policiers, c'est une phase de la procédure pendant laquelle l'individu est à leur entière disposition et où ils vont pouvoir l'interroger à leur rythme, dans un contexte de pression psychologique. Pour la personne interpellée, c'est un moment d'angoisse et d'incertitude. Le gardé à vue est placé au secret, dans des conditions d'hygiène souvent douteuses ; il ignore quand les policiers mettront fin à la mesure et quelle en sera l'issue.

La garde à vue n'a fait l'objet d'aucun contrôle réel jusque dans les années 1990, en dépit de l'obligation qui était faite aux procureurs de s'assurer de son bon déroulement. Ce n'est qu'en 1993 que la législation a introduit la présence d'un avocat à la vingtième heure. En 2001, la loi Guigou sur la présomption d'innocence a rendu cet entretien possible dès la première heure. La personne doit être informée de l'infraction dont elle est suspectée. Mais, depuis que la loi encadre mieux les droits des personnes, les policiers recourent plus systématiquement à la garde à vue. Une évolution qu'ils ont d'abord réprouvée - la loi Guigou était rebaptisée "loi voyous" dans les manifestations de policiers en 2001 - est devenue, à leurs yeux, une autorisation d'employer couramment cette procédure.
 
Les enquêteurs retiennent sans trop de discernement les personnes interpellées, pour faire ensuite le tri entre simples témoins et suspects. C'est une atteinte - une de plus - aux libertés. C'est faire peu de cas d'une circulaire de 2003 rappelant que la garde à vue ne peut en aucun cas être "systématique" et qu'elle doit être liée aux "nécessités de l'enquête". Un texte signé Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'intérieur.

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Le Monde - 23 avril 2008 - Isabelle Mandraud et Alain Salles

La banalisation de cette pratique, en hausse de 54,2 % entre 2000 et 2007, est dénoncée par des magistrats
Le nombre de gardes à vue a explosé en sept ans
 

Les gardes à vue, les "GAV" comme on dit dans le jargon policier et judiciaire, explosent. En sept ans, de 2000 à 2007, leur nombre a gonflé de moitié, et dépassé la barre du demi-million pour atteindre 562 083 en 2007. Elles durent de plus en plus longtemps : les courtes durées, celles de moins de 24 heures, représentent les trois quarts des GAV mais à elles seules, celles de plus de 24 heures ont bondi de 73,8 %. Le délai maximum est de 48 heures (96 heures et même jusqu'à six jours pour les personnes soupçonnées de terrorisme).

"On a poussé la situation jusqu'à l'absurde, surtout pour les contentieux à la mode, affirme Naïma Rudloff, vice-procureure à Paris et secrétaire générale de FO-magistrats. En matière d'alcoolémie, par exemple, on ne fait plus la différence entre un taux de 0,42 gramme et un taux de 2 grammes. Même chose pour les violences conjugales : on ne fait pas la différence entre une femme qui instrumentalise la justice en accusant son mari et une vraie affaire de violence. On place systématiquement en garde à vue."

La GAV s'installe et, bien que souvent traumatisante, se banalise. Ses conditions évoluent. Le 1er juin, les interrogatoires des personnes interpellées pour crimes feront l'objet d'un enregistrement audiovisuel. La Commission Outreau comme le Comité européen pour la prévention de la torture avaient préconisé cet enregistrement. Les mesures d'Elisabeth Guigou sont progressivement entrées dans les moeurs : les personnes interpellées peuvent requérir un médecin et s'entretenir dès la première heure avec un avocat. Pour la police, qui en tire argument, ces droits donnent un "statut" à la personne interpellée. "Il ne faut pas tout inverser, s'insurge un juge de Bobigny (Seine-Saint-Denis). C'est parce que la garde à vue est une atteinte aux libertés que l'on a donné des droits aux personnes concernées. C'est un comble de dire que l'on prive de liberté des gens pour les protéger et leur donner des droits !"

SOIRÉES TROP ARROSÉES

La croissance est continue, mais pas dans tous les domaines. Dans les délits de moindre importance, la palme des GAV revient sans conteste aux "infractions aux conditions générales d'entrée et de séjour des étrangers" qui constituent, avec 25 983 gardes à vue en 2000 et 72 572 en 2007, soit une augmentation de... 179 %, un petit quart de la hausse générale. Vient ensuite " l'usage de stupéfiants " (42 883 personnes en 2007, 27 233 sept ans auparavant).

Pour la police, l'augmentation des GAV est à mettre en relation avec le taux d'élucidation des délits, qui atteint presque 40 %. "On ne met pas en garde à vue pour faire de la garde à vue. On met en garde à vue parce qu'on travaille plus", soutient Hervé Niel, responsable des missions de police à la direction centrale de la sécurité publique (DCSP). De tous les services de police, la sécurité publique est la plus "consommatrice" de GAV : elle est responsable de 334 129 placements sur les 562 083 de l'année 2007. Dans un seul domaine, celui des violences intrafamiliales, le policier admet la prolifération de GAV qui n'existaient pas, ou peu, il y a quelques années, "parce que les parquets nous demandent d'être sévères contre cette violence faite aux personnes". Ailleurs, pourtant, pour des bagarres entre étudiants, des soirées trop arrosées, ou des délits autoroutiers mineurs, les témoignages affluent sur des GAV mal vécues.

Garde à vue, sanction ? Garde à vue, punition ? M. Niel chasse ces accusations. "C'est une mesure technique judiciaire qui s'opère sous le contrôle du procureur, un acte d'enquête, explique-t-il. En aucun cas, elle ne peut être considérée comme une sanction. Sinon, cela voudrait dire que l'on se fait justice nous-mêmes." Le policier précise : "Ce n'est pas le moyen d'obtenir des aveux, mais c'est pendant le temps de la garde à vue que l'on obtient des aveux."

Cette année encore, la Commission nationale de déontologie de la sécurité (CNDS) a soulevé, dans son rapport d'activité 2007, le cas de gardes à vue d'une durée excessive, sans notifications des droits, ou bien ayant fait l'objet d'une pratique abusive de la fouille à corps. La CNDS insiste sur la situation de mineurs dont les droits n'ont pas été respectés. Elle cite le cas d'un garçon de 15 ans, interpellé en Seine-Saint-Denis, qui n'avait bénéficié d'aucun examen médical et a subi une fouille à corps.

"J'ai refusé de prolonger une garde à vue car la personne ne pouvait pas se doucher, explique un juge des libertés et de la détention en région parisienne. J'ai également refusé de prolonger un gardé à vue qu'on m'a présenté pieds nus !"

"Une personne en garde à vue avait demandé une bassine pour vomir, relate l'avocat Christophe Grignard. On lui a donné un récipient dans lequel quelqu'un avait déjà vomi. Vous avez affaire à une personne qui peut être enfermée pour la première fois et qui est confrontée aux odeurs, aux bruits, à la tension, à la lumière permanente, à l'insalubrité de certains locaux. Elle ne comprend pas ce qui lui arrive."

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Le Monde - 23 avril 2008 - Isabelle Mandraud et Alain Salles

" Comment j'ai été gardé à vue ", nouveau genre littéraire

LA GARDE À VUE se raconte. Rédigés sur le mode vécu indigné, les témoignages affluent. La grande masse est directement expédiée aux policiers eux-mêmes, par courrier. "Beaucoup de personnes écrivent suite à leur interpellation parce qu'elles sont traumatisées, vexées", concède Hervé Niel, à la direction centrale de la sécurité publique. Certaines de ces missives donnent lieu à des enquêtes de la police des polices, la plupart restent lettre morte.

Le récit de "GAV" se décline sous d'autres formes. Il est même en passe de devenir un petit genre littéraire. Ancien élève de l'Ecole normale supérieure de la rue d'Ulm, romancier et critique, Christophe Mercier a publié un court texte intitulé Garde à vue : histoire vécue (éd. Phébus, avril 2007, 30 pages, 3 euros).

Il y raconte son expérience après un contrôle autoroutier et un léger dépassement d'alcoolémie. "Je n'arrive pas à retirer une grosse alliance et un policier dit qu'il va falloir la couper. Je proteste et il n'insiste pas. Je dois baisser mon slip, écarter les jambes et me pencher en avant. Je souris en pensant à Richard Virenque qui, lors de sa garde à vue, s'était senti humilié par ce détail..."

Internet offre une gamme étendue de récits. Sur Bondy Blog (http://20minutes.bondyblog.fr), média créé pendant les violences urbaines de 2005 à l'initiative de journalistes suisses, "José" l'affirme : "La gardav', c'est l'enfer."

Dans un tout autre style, Stéphane Lhomme, militant du réseau Sortir du nucléaire, relate sa "Journée à la DST" (http://www.sortirdunucleaire.org/actualites/communiques/affiche.php?aff=368 ), le 25 mars, pour avoir divulgué un document classé confidentiel défense. "Surprise, il m'a été annoncé que c'était la suite de celle commencée près de deux ans plus tôt (...). Je ne savais pas qu'on pouvait ainsi découper en tranches une garde à vue."

Pour une raison similaire, le journaliste Guillaume Dasquié a été entendu dans les mêmes locaux, lors d'une GAV qu'il a racontée dans Le Monde du 27 décembre 2007.




 


Dernière modification : Apr 22, 2008 4:31 pm
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